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«Il va y avoir un vote massif pour les Frères musulmans» 27 novembre 2011

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Matin Dimanche (Suisse) dimanche 27 novembre 2011, p. 23

Michel Audétat

Printemps arabe. L’Egypte s’apprête à voter, dans un climat de tension. Demain, vont débuter en Egypte les premières élections depuis la chute de Moubarak. Réputé pour être un des meilleurs connaisseurs du monde musulman, Gilles Kepel déchiffre une situation complexe et chaotique.

L’Egypte devrait s’engager demain dans un long processus d’élections législatives alors qu’on vient d’assister à dix jours d’une imposante mobilisation. Que représentent ceux qui occupent la place Tahrir du Caire?

Le mot arabe qu’on traduit par «place» veut dire en fait «arène». A l’époque de l’occupation britannique, la place Tahrir était l’endroit où l’on faisait parader les chevaux. C’est donc une sorte de scène. Vu d’en haut, cela donne des images spectaculaires. On a donc eu ce spectacle de la révolution qui s’est diffusé à travers les médias mondialisés et les réseaux sociaux. Ce spectacle a joué un rôle clé pour formater les consciences. Ces images ont notamment fait dire à Obama: «Moubarak must go!» Mais ces activistes de la place Tahrir, certes nombreux, sont loin de représenter toute l’Egypte. Ils appartiennent à la fois à la jeunesse mondialisée et laïque, celle qui twitte, et à une partie de la jeunesse déshéritée qui vit dans les périphéries urbaines. L’Egypte profonde, elle, n’est pas descendue sur la place. Ces manifestations jouent donc un rôle de substitut. Contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie, où il y a eu une véritable révolution, le spectacle de la place Tahrir s’est substitué en Egypte à la mobilisation et à l’organisation des masses. Cela explique que, une fois la fièvre retombée sur la place, l’état-major militaire a continué à gérer le pays. Sans Moubarak mais avec les mêmes personnes, le gouvernement civil ne servant que de secrétariat d’enregistrement.

Quels effets les manifestations de ces derniers jours peuvent-elles avoir sur les Egyptiens alors qu’ils s’apprêtent à aller voter?

Ces élections vont se tenir dans un climat de violence. Il n’est pas exclu que la masse de l’électorat égyptien, au lieu de se solidariser avec la place Tahrir, estime plutôt que ces violences aggravent une situation déjà catastrophique. Il n’y a plus un sou en Egypte. Plus un touriste. Dans les mois à venir, le pays va se retrouver en situation de cessation de paiements, avec des problèmes économiques et sociaux absolument dramatiques. Et tout ça pour un objectif qui, aux yeux de très nombreux Egyptiens, apparaît relativement fumeux.

Pourquoi ce manque de clarté?

Il illustre la faible capacité de l’élite démocrate, droit-de-l’hommiste, à donner un objectif de mobilisation précis à la masse des déshérités. C’est d’ailleurs également vrai en Tunisie. Mais l’Egypte n’est pas la Tunisie. C’est un pays de 85 millions d’habitants qui, même s’il ne joue plus le rôle qui fut le sien autrefois, reste un acteur du conflit israélo-arabe. Aujourd’hui, l’Egypte survit en grande partie sous perfusion américaine: c’est la contrepartie de sa neutralisation face à Israël pour qui l’armée égyptienne sert de garde-frontière à Gaza. Mais si les généraux égyptiens veulent se refaire une popularité en transformant cette politique, il va falloir qu’ils trouvent d’autres sources de financement.

Quelles pourraient être ces autres sources?

Elles ne peuvent provenir que du Golfe. Je viens d’y séjourner et j’ai constaté que la question de savoir qui va payer pour l’Egypte inquiète énormément. Le roi Abdallah d’Arabie saoudite avait déjà mis 130 milliards de dollars sur la table pour calmer le jeu dans le Printemps arabe. C’est énorme, même selon des critères saoudiens. De leur côté, les Emirats doivent aujourd’hui payer la dette de Dubaï où de nombreux projets de prestige ont dû être arrêtés. A cela s’ajoute encore la perspective d’une récession européenne qui va faire partir à la baisse le prix du pétrole. Dans ces conditions, l’idée de devoir éviter que les Egyptiens traversent à la nage le canal de Suez et la mer Rouge pour aller en Arabie suscite dans le Golfe de très grandes inquiétudes.

A qui cette situation peut-elle profiter sur le plan électoral?

Il devrait y avoir un vote massif pour les Frères musulmans «modérés». C’est-à-dire pour ceux qui représentent l’aspiration des exclus du système à jouer un rôle politique. Depuis l’époque de Sadate, pour compenser le mal-être social, les Frères musulmans ont mis en place des dispensaires, des réseaux scolaires, des bus pour transporter les femmes à l’Université, etc. Ils détiennent un électorat captif beaucoup plus important que celui des autres partis.

L’armée égyptienne a-t-elle quelque chose à craindre d’une victoire électorale des islamistes?

Ce que redoute surtout l’armée, c’est l’élection d’un président de la République civil au suffrage universel. Car sa légitimité populaire lui permettrait de réclamer un contrôle sur les ressources militaires. Pour le reste, l’armée a intérêt à une Chambre fragmentée dans laquelle il y aurait pas mal de barbus. Parce que ça fait peur en Occident En gros, cela permettrait à l’armée de jouer, le même jeu que tous les régimes autoritaires des pays arabes ont joué depuis le 11 septembre 2001: «C’est nous ou les islamistes »

Dans le Printemps arabe, on fait souvent référence aux islamistes turcs de l’AKP qui jouent le jeu de la démocratie. Est-ce pour rassurer les Occidentaux? Ou l’AKP tient-il un vrai rôle de modèle?

Deux courants internationaux s’efforcent aujourd’hui de contrôler l’émergence islamiste. D’un côté, vous avez un courant de Frères musulmans «centristes», surtout financé par le Qatar, dont un des principaux points d’appui est effectivement la Turquie de l’AKP. Ce courant a trois porte-parole: Rached Ghannouchi qui est le patron d’Ennahda en Tunisie, le télé-prédicateur d’origine égyptienne Youssef al-Qaradawi qui a une émission sur Al Jazira, et votre compatriote Tariq Ramadan depuis sa chaire d’Oxford qui est très largement dotée par la femme de l’émir du Qatar. L’autre ligne de force, c’est celle des Saoudiens qui détestent tout ce que fait le Qatar. Eux poussent davantage des mouvements salafistes, très opposés aux Frères musulmans, qui prônent une obéissance absolue à la famille royale saoudienne.

En Egypte, les salafistes ont-ils les moyens de concurrencer les Frères musulmans?

Moubarak les avait encouragés pour contrer l’influence des Frères et leur importance est aujourd’hui grande. A Alexandrie, par exemple, ils tiennent une grande partie des quartiers populaires où la police n’ose plus se risquer. Très prudents avec les détenteurs du pouvoir musulmans, ils sont en revanche très hostiles aux étrangers et aux Coptes. Pour l’essentiel, les attaques contre les Coptes de ces derniers mois sont le fait de salafistes.

En dates

1955 Naissance
Voit le jour le 30 juin 1955, à Paris. Diplômé d’arabe et de philosophie, il a soutenu une thèse de doctorat en sociologie et une autre en sciences politiques.

1984 Publication
Premier livre: «Le prophète et le pharaon. Aux sources des mouvements islamistes» (Seuil).

2000 Succès
Les thèses de «Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme» suscitent un vaste débat.

2008 Terrorisme
Dernier livre paru: «Terreur et martyre» (Flammarion)

2011 Banlieues
Vient de diriger une étude sur l’islam à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil. Elle sera publiée chez Gallimard en janvier.

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