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«L’islamisme modéré est une fiction qui nous rassure» 18 décembre 2011

Posted by Acturca in Books / Livres, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Matin (Suisse) dimanche 18 décembre 2011, p. 11

Michel Audéta

La Turquie et son parti islamique au pouvoir, l’AKP, passent pour un exemple à suivre dans le monde arabe. Mais ce n’est pas l’avis de Martine Gozlan qui vient de publier «L’imposture turque».

Chez ceux qui ont fait le «Printemps arabe», le parti au pouvoir en Turquie, l’AKP, apparaît souvent comme un modèle capable d’associer l’islamisme et la démocratie. Ils ont tort?

J’ai le plus grand respect pour les révolutionnaires du Printemps arabe, mais ils font une grave confusion en présentant l’AKP comme le modèle d’un islamisme «modéré». C’est une fiction que l’AKP entretient: cet été, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a fait une tournée en Egypte, en Libye et en Tunisie où il s’est présenté comme le dirigeant charismatique d’un parti «islamiste laïque». Mais l’islamisme ne peut pas être laïque. Pas plus qu’il ne peut être modéré, car il est en lui-même un excès: c’est le hold-up d’une religion par le politique. Cela dit, la confusion est aussi dans l’esprit des Occidentaux. Nous sommes, nous aussi, avides de trouver un modèle qui nous rassure. Au nom de la fiction d’un islamisme modéré, nous sommes pourtant en train de trahir les démocrates et les laïques du monde musulman qui vont passer de la persécution par les despotes à la persécution par les barbus.

Pourquoi n’existerait-il pas un islamisme modéré dans le monde arabe comme il existe une démocratie chrétienne en Europe?

La comparaison avec la démocratie chrétienne mélange des réalités qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Parlons plutôt de ce que font Monsieur Erdogan et l’AKP: ils procèdent à une mise à niveau ultra-islamique d’une société qui s’était déjà islamisée en profondeur pour deux sortes de raisons. D’un côté, des raisons sociologiques qui tiennent à l’exode rural et à l’installation dans les villes d’une paysannerie pauvre anatolienne. De l’autre côté, des raisons politiques liées aux erreurs du parti kémaliste qui a gouverné la Turquie depuis Kemal Atatürk. Ce parti avait perdu le peuple. Mais je dis bien, «avait» Aujourd’hui, face à la gravité des problèmes, il se reconstitue en opposition dynamique. Si Erdogan se prétend laïc, alors qu’il ne l’est pas, c’est parce qu’il subsiste une opposition arc-boutée sur les valeurs laïques de la Turquie kémaliste.

« Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, est un autocrate pur jus qui se voit comme un nouveau raïs »
Martine Gozlan, Ecrivaine et journaliste

Comment s’opère cette islamisation de la société turque?

On assiste à une reprise en main. Actuellement, près de 70 journalistes, hommes et femmes, sont embastillés sous des accusations fallacieuses: on les accuse d’avoir participé à différents complots alors qu’ils enquêtaient eux-mêmes sur de telles accusations de complots Des grands groupes de presse sont désormais contrôlés par des proches d’Erdogan, dont son propre gendre. Et cette presse ne cesse de faire l’apologie des comportements «respectueux», de la charia, de la pureté islamique Toute une idéologie de la femme s’est mise en place, fondée sur la vision ultraconservatrice de la petite bourgeoisie anatolienne qui a porté Erdogan au pouvoir. Or il n’y a pas plus réactionnaire et machiste que ces gens-là! Parmi les épouses des ministres d’Erdogan, pratiquement aucune ne travaille et toutes portent le voile.

Erdogan est-il encore l’homme tourné vers l’Europe qu’on a beaucoup décrit?

Au départ, en 2002, l’AKP s’est appuyé sur le désir d’Europe pour prouver sa modernité. C’était le moyen d’attirer de nombreux Turcs épuisés par les difficultés économiques, mais qui n’adhéraient pas à l’islamisme pour autant. Désormais, cette situation est dépassée. D’abord parce que l’Europe ne veut pas de la Turquie. Mais aussi parce que cela ne correspond pas au désir profond d’Erdogan. Ce qu’on ne veut pas voir, c’est qu’il n’a jamais cessé d’être le militant d’un parti islamiste dur: celui de Necmettin Erbakan qui avait gouverné la Turquie en 1997, avant d’être défait par un coup d’Etat militaire.

Et c’est donc vers le monde arabo-musulman qu’Erdogan se tourne désormais

Le 12 juin, après sa troisième victoire aux élections législatives, Erdogan s’est adressé à une foule en transe. Il lui a dit que cette victoire électorale était aussi celle de Ramallah, de Gaza, de Bagdad, de Beyrouth Il veut être l’homme qui va incarner les espoirs et les exaltations du monde islamique. Il y a chez lui une forte appétence pour le culte de la personnalité. Et il éprouve une violente fascination devant le personnage qu’il voudrait être. Cet autocrate pur jus, qui a surfé sur des réussites économiques devant beaucoup au soutien du FMI, se voit aujourd’hui comme un nouveau raïs.

C’est compatible avec le maintien de la Turquie dans l’OTAN?

C’est la grande question Barack Obama, qui est à la fois inquiet et fasciné devant l’évolution de la Turquie, semble ne pas vouloir se la mettre à dos pour l’instant. De son côté, Erdogan oscille. Dans la relation à Israël, sa pulsion profonde l’orienterait vers une rupture totale qui le grandirait aux yeux du monde islamique. Mais il est aussi un pragmatique qui sait jusqu’où ne pas aller trop loin pour ne pas fâcher les Américains.

A lire
«L’imposture turque», Martine Gozlan, Grasset, 117 p.


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