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Un monde arabe sous influences 21 décembre 2011

Posted by Acturca in France, History / Histoire, Middle East / Moyen Orient.
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L’Express (France) no. 3155-3156, mercredi 21 décembre 2011, p.152-153
Dossier : La grande aventure des peuples arabes

Bertrand Badie *

Du joug ottoman au jeu des puissances occidentales, la région n’a jamais vraiment pu trouver sa place dans le concert des nations. Le politologue Bertrand Badie analyse cet échec.

La participation du monde arabe au jeu international a toujours été chargée d’illusions, voire de fantasmes, dont nous payons, de chaque côté de la Méditerranée, une partie de la rançon. D’ailleurs, y a-t-il jamais eu un monde arabe ? Certes, il y eut les empires, celui des Omeyyades puis celui des Abbassides : mais y avait-il alors un système international ? ou simplement des échanges, ponctuels, mais nourris, faits de commerce et de circulation d’idées avec un monde occidental médiéval, autant emprunteur que diffuseur, autant admiratif que craintif à l’égard d’un monde méconnu ? Qu’était-il d’ailleurs, celui-ci ? Musulman, certes, mais constitué aussi de chrétiens, de juifs, de Kurdes (Saladin, lui-même), et bientôt de Turcs, jusqu’à ce que la vague ottomane exerçât une domination sur l’ensemble de la région. C’est dire que le choc des croisades n’est qu’une face de l’Histoire, choc complexe exprimant davantage les tensions banales entre empires qu’une réelle incompatibilité culturelle.

Bien vite, d’ailleurs, l’Infidèle fut turc et non arabe, doté d’un droit limité d’accès à un système international défini comme moderne à partir de la paix de Westphalie (1648). Ecran cachant et dominant le monde arabe, l’Empire ottoman bénéficiait alors de quelques ambassades venues d’Occident, de traités, souvent inégaux, et d’un strapontin au sein du concert international qui se mettait en place, sans lui, après le congrès de Vienne (1815). L’inégalité des nations comme mode de reconnaissance de celles-ci : l’équivoque n’a pas cessé depuis lors.

Car la redécouverte du monde arabe, enfoui sous le joug de la Porte, se fit alors à rebours de toute idée de coexistence. Au xixe siècle, les figures étaient imposées : on existait sur la scène internationale – entendons européenne – par la rivalité de puissance qui, sur un continent trop étriqué, se projetait inévitablement au-delà de la Méditerranée. On combattait les Ottomans affaiblis en leur arrachant le contrôle des peuples arabes qu’ils avaient jadis soumis : ainsi à Alger, point de départ de la conquête française du Maghreb, en Libye où quelques Sardes s’aventurent dès 1838 avant que les Italiens n’y aillent en force en 1911, à l’instar des Britanniques en Egypte en 1882. Pour un peuple arabe en pleine renaissance politique, découvrant le sentiment national, les Turcs étaient Charybde et les Européens devenaient Scylla…

Curieuse renaissance, d’ailleurs, que cette Nahda (renaissance) qui s’affirme alors : mélange subtil d’un retour aux principes de l’islam érigé en identité et d’un transfert massif d’un savoir occidental appris par les premières élites nationalistes. Tel Afghani, probablement persan, mais apôtre d’un panarabisme qu’il prêche à Istanbul, lisant le Coran autant que la philosophie positiviste, fréquentant les loges maçonniques des saint-simoniens. Au fil des générations, le nationalisme arabe fut bel et bien importé d’Occident : appris des Bons Pères par un Michel Aflaq, fondateur du Baas ; à la faculté de droit de Paris par un Habib Bourguiba ; dans ces collèges militaires supports d’un nationalisme positiviste teinté de socialisme pour Gamal Abdel Nasser, cadet de l’école Abbasiyya, dans la banlieue du Caire. Sans compter Ben Bella, sous-officier de l’armée française, Mohamed Boudiaf ou Belkacem Krim, qui avaient eux aussi servi dans l’administration jacobine !

On touche ici à un premier noeud de l’Histoire : une proximité des deux mondes, qu’on a su alimenter pour créer du conflit… D’autant que, telle qu’elle est lancée, la contiguïté devint très vite une machine à fabriquer de l’humiliation. Celle-ci se tisse à mesure que le plus fort pense sa domination entre fascination et assimilation. La première va naître des politiques (Napoléon III n’avait-il pas songé à susciter un « Empire arabe » à partir de l’Algérie ?), comme des générations d’orientalistes qui surent faire connaître et admirer la production intellectuelle et artistique arabe. L’assimilation, elle, suivait sous l’étendard prétentieux de l’évolutionnisme.

Aussi le « monde arabe » entra-t-il dans la modernité sous le double sceau de l’exceptionnalité et d’une unité réductrice. A mesure qu’elle construisait son indépendance, la sphère arabe s’est vu assigner un statut à part, qui, très vite, l’a stabilisée dans une instrumentalité capable d’aiguiser tous les appétits. Le nationalisme arabe fut ainsi flatté pour hâter la défaite de l’Empire ottoman, mais contenu afin de construire à ses dépens un foyer juif en Palestine. Il fut à nouveau l’objet des complaisances occidentales lorsque, à la veille du second conflit mondial, on avait intérêt à se le concilier, jusqu’à réprimer soudain la migration juive en Terre sainte, sur recommandation du Livre blanc britannique de 1939.

Les promesses faites aux leaders arabes lors des deux conflits furent donc toujours sans lendemain. Certains régimes furent autant servis qu’asservis : celui du roi d’Egypte, vassalisé, celui des hachémites jordaniens, protégé, celui des hachémites d’Irak, mis en tutelle. Autant d’indépendances formelles déjà transformées en instruments conjoncturels de la puissance occidentale. Souvent avec une once de mépris, que Winston Churchill sut, par exemple, instiller à son heure…

Se déroule alors l’histoire d’une instrumentalité pensée : Franklin Roosevelt courtise Ibn Séoud, en février 1945, pour assurer l’approvisionnement énergétique des Etats-Unis. Avec le partage de la Palestine (1947), les jeux ne semblent pas faits : si Washington hésite puis s’y rallie, l’URSS le soutient fermement. Il fallut vraiment attendre la guerre des Six-Jours (1967) pour que la bipolarité s’empare, peut-être se nourrisse, du conflit israélo-arabe, et que l’Occident conçoive la mission des régimes arabes en fonction de la sécurité d’Israël, tandis que le bloc soviétique les accueillait comme instrument d’expansion de sa propre influence. Quand vint ensuite le temps des migrations et de leur stigmatisation, l’essentiel était de demander aux princes de la région, y compris à Kadhafi, de travailler à leur contrôle.

Tant de missions exceptionnelles justifiaient amplement que les régimes qui s’y engageaient fussent exonérés des droits les plus élémentaires. Assurer l’approvisionnement énergétique, garantir la stabilité régionale et notamment celle d’Israël, surveiller les flux de personnes, lutter contre un terrorisme imputé en priorité à la région supposent un autoritarisme qui ne peut être qu' »éclairé » ! A condition qu’il ne contredise pas les desseins d’une communauté internationale qui, après 1989, se réduisait aux puissances occidentales. Au nom de quoi, les Nations unies et le droit international désertaient la région.

Le nationalisme arabe fut flatté pour hâter la défaite de l’’Empire ottoman, mais contenu afin de construire un foyer juif en Palestin

Peut-être le principal échec des régimes arabes est-il de s’être complu dans cette fonction pour la servir (de Rabat à Riyad) ou pour se faire un nom en la contestant sans la dépasser (d’Alger à Damas). Les institutions y ont trouvé leur routine, et les princes le confort de leur autoritarisme ainsi que les clubs qui lui sont assortis (Ligue arabe, Conseil de coopération du Golfe). Mais nul doute que les peuples en ont été les victimes appauvries et que les conflits y trouvaient la raison de leur reproduction, tel le conflit israélo-palestinien, en passe de devenir une nouvelle guerre de Cent Ans. Coupées du politique par décret, ces sociétés sont écartelées entre antiaméricanisme militant et désir profond de rupture : celui exprimé par le printemps arabe, qui, pour les mêmes raisons, ne parvient pas à trouver son débouché politique.

* Bertrand Badie est professeur des universités à Sciences po Paris. Spécialiste des relations internationales, il est l’auteur  de La Diplomatie de connivence, La Découverte, 2011 ; et Nouveaux Mondes, Editions du CNRS, 2012

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