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En Turquie, les français font le gros dos 2 février 2012

Posted by Acturca in Economy / Economie, France, Turkey / Turquie.
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L’Usine Nouvelle (France) no. 3270, jeudi 2 février 2012, p. 30-31

Par Solène Davesne

Le gouvernement turc n’a pas pris de sanctions fermes, mais la participation des groupes hexagonaux aux gros appels d’offres risque d’être écartée. Les PME françaises affrontent tracasseries et défiance.

« Les Turcs n’ont pas digéré la loi ! » Dans son bureau d’Istanbul, Thomas Langlois, le directeur régional de Mane, en convient. S’il ne s’inquiète pas encore pour son chiffre d’affaires, le dirigeant du fabricant d’arôme pour l’agroalimentaire reconnaît qu’il doit s’expliquer à chacun de ses rendez-vous depuis le vote par le Sénat le 23 janvier de la loi contre la négation du génocide arménien de 1915. Un vrai supplice pour ce patron qui n’aime pas parler politique… « On finit par rigoler avec nos clients et tourner en dérision les appels au boycott, sourit-il. Mais c’est autant de temps perdu que je préférerais consacrer à mes produits. »

Le marché turc

  • 763 milliards de dolars (581 milliards d’euros) de PIB
  • 75 millions d’habitants
  • 400 entreprises françaises implantées dans le pays
  • 4e débouché de la France (hors Europe) avec 6,7 milliards d’euros d’exportations de janvier à novembre 2011

Depuis une semaine, les entreprises françaises font profil bas. Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a en effet menacé de prendre des sanctions économiques contre elles.

p. 31

La société civile n’est pas en reste. Sur internet, le site « Boycot Fransa » recense les produits français et leurs logos pour inciter le consommateur à ne pas acheter Renault, L’Oréal ou Carrefour. Afin d’évaluer les dégâts, une réunion est prévue à la mi-février au siège du Medef avec les entreprises françaises travaillant en Turquie. L’organisation patronale ne communique pas sur d’éventuels problèmes. Pour ne pas envenimer les choses. « Il n’y a pas urgence, assure-t-on à Bercy, aucune entreprise n’a pour l’instant fait état de difficultés. »

Un impact limité

Alstom, qui emploie 1 200 personnes dans le pays, assure ne s’attendre à aucune conséquence directe sur ses activités. « Nous sommes habitués à des hauts et des bas dans les relations franco-turques », dédramatise Raphaël Esposito, le directeur général de la Chambre de commerce franco-turque qui demande pourtant aux parlementaires français de saisir le Conseil constitutionnel. Difficile de négliger les menaces. La Turquie est devenu le quatrième client de la France en dehors de l’Europe. Avec 6,7 milliards d’euros d’exportations sur les onze premiers mois de 2011, elle pèse plus que le Japon pour les sociétés françaises. Plus de 400 entreprises s’y sont implantées pour tirer profit d’un marché en croissance de 9 %. Signe rassurant : Recep Tayyip Erdogan a reporté l’annonce de mesures concrètes de rétorsion.

La Chambre de commerce roule pour Ankara

« La Turquie est encore dans une période de patience », assure Recep Tayyip Erdogan, le Premier minsitre turc, qui s’est abstenu d’annoncer des mesures de rétorsions contre la France. En coulisse, la diplomatie turque espère faire enterrer la loi avant sa promulgation par le président de la République, au plus tard le 5 février. Un recours existe : le Conseil constitutionnel. Les Sages peuvent censurer une loi jugée contraire à la Constitution, s’ils sont saisis par 60 parlementaires. Depuis le vote, Ankara fait son lobbying. La Chambre de commerce et d’industrie franco-turque, qui regroupe des entreprises françaises et turques à Istanbul, a lancé un appel aux élus pour éviter « un préjudice irrémédiable aux relations commerciales ». « Tout peut encore s’arranger », espère un industriel turc.

Membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Turquie ne peut pas grand-chose pour bloquer les produits français en douane, sauf à encourager des campagnes de boycott. Mais leur impact est limité. En 2006, après le vote par les députés français d’un autre projet de loi punissant la négation du génocide, de telles campagnes avaient entraîné une chute nette mais brève du chiffre d’affaires de Carrefour (27 supermarchés dans le pays). Renault, le plus gros exportateur du pays avec son usine de Bursa, compte sur son implantation pour échapper à la colère des consommateurs. « Les entreprises turques sont pragmatiques. Si un sous-traitant français est meilleur que ses concurrents, ils continueront à faire appel à lui », juge Haluk Tukel, membre de l’Institut du Bosphore et conseiller de la présidence de la Tüsiad, le Medef local.

« Pour les PME, les difficultés pourraient davantage venir des petits chefs de l’administration qui font du zèle », selon Yves-Marie Laouënan, du cabinet LDS Consulting. Une entreprise turque travaillant pour un industriel du pneumatique français attend depuis dix jours que ses trois conteneurs passent la douane. En 2006, Thomas Langlois avait dû attendre six mois avant d’obtenir son permis de travail. Des situations semblables pourraient se reproduire. À la Chambre de commerce d’Istanbul, qui venait d’inaugurer un centre d’affaires pour servir de pépinière à des PME, on s’inquiète d’un autre dégât collatéral possible : que des PME se détournent du marché en attendant des temps meilleurs.

Les craintes françaises concernent surtout l’attribution de marchés publics et les appels d’offres. Dans les grandes infrastructures, l’énergie ou la défense, les offres des groupes hexagonaux risquent d’être écartées. « Ils sont déjà presque exclus des grands appels d’offres depuis la première crise de 2001. Cela ne va pas changer beaucoup », relativise Pierre Luneau, le PDG de Sencora, sous-traitant sur le mégachantier de tunnel sous le Bosphore piloté par un consortium turco-japonais. Gaz de France de son côté avait été exclu en 2008 du projet de gazoduc Nabucco. « Les marchés publics sont des mécaniques complexes », désamorce-t-on à Bercy. Cela n’a pas empêché Gemalto d’obtenir le contrat de fourniture de passeports en 2010. Mais dans l’énergie, Areva et EDF sont mal positionnés sur les projets de construction de centrales nucléaires. Le troisième pont sur le Bosphore ? « Pas la peine que Vinci soit candidat », assure un industriel français. Alors qu’Ankara a accéléré son programme de privatisations de 9,5 milliards de dollars (7,2 milliards d’euros), les français risquent de voir leur échapper des opportunités – comme la concession des deux ponts sur le Bosphore et d’autoroutes qui intéressaient Egis – ou la privatisation du réseau de gaz d’Istanbul prévue en 2012 sur laquelle GDF planche. À moins que la conjoncture ne pousse la Turquie à la modération. « Cette année, elle devrait enregistrer une hausse de 2,5 % du PIB, trop peu pour un pays émergent, se rassure Pierre Luneau. Ils ne pourront pas se passer d’investisseurs. »

Des relations tumultueuses

2001 Le Parlement français reconnaît le génocide arménien. En rétorsion, la Turquie suspend ses contrats d’armement avec la France. Alcatel et Thales, notamment, perdent des marchés.

2004 L’ouverture des négociations d’entrée de la Turquie dans l’Union européenne entraîne un réchauffement des relations, y compris économiques, avec Ankara. Le nombre de PME qui s’implantent dans le pays augmente fortement.

2006 Examen de la première proposition de loi pénalisant la négation du génocide. Les appels au boycott lancés par des associations turques ont peu d’impact sur l’activité des grandes entreprises implantées dans le pays.

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