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Le mouvement Gülen fraye avec l’élite québécoise 11 février 2012

Posted by Acturca in Religion, Turkey / Turquie, USA / Etats-Unis.
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La Presse (Canada) samedi 11 février 2012, p. plus6-7
Enjeux

Laura-Julie Perreault

En 2008, lorsque la revue d’affaires étrangères Foreign Policy a lancé un vote parmi ses lecteurs pour élire l’intellectuel le plus influent du monde, un leader musulman turc réfugié en Pennsylvanie, Fetullah Gülen, a gagné haut la main. À l’époque, le résultat du vote en a étonné plus d’un. Fetullah qui? Le chef religieux et le mouvement qu’il a créé en Turquie il y a plus de 30 ans faisaient peu parler d’eux à l’ouest du Bosphore. Mais depuis, le mouvement Gülen – fort de plus de 2 millions de fidèles et de 10 millions de sympathisants – s’est établi un peu partout en Amérique du Nord. À Montréal, ses représentants possèdent une école privée et frayent avec l’élite politique, religieuse et médiatique. Portrait sur deux continents d’une confrérie musulmane hors du commun, qui suscite autant l’admiration que la peur.

Le bruit des assiettes et des conversations se mêle joyeusement dans la salle de bal du Centre Mont-Royal, en plein coeur du centre-ville de Montréal. Élus, universitaires et journalistes ont tous accepté de participer au « souper annuel du dialogue et de l’amitié », organisé par l’Institut du dialogue interculturel de Montréal. La ministre de l’Immigration, Kathleen Weil, prononce le discours d’ouverture.

« Je crois à cette mission. Je voulais donner mon soutien à l’organisation. C’est grâce à leurs efforts que ce souper est possible », lance la ministre en début de soirée.

Tour à tour, d’autres dignitaires s’approchent du micro pour louer l’initiative. « Je suis fier et heureux d’être ici ce soir », dit le patron des nouvelles de Radio-Canada, Alain Saulnier. « Plus de gens devraient vous imiter », entend-on dans la bouche de conseillers municipaux, de députés fédéraux et de professeurs d’université qui prennent la parole. Des enfants en costumes ethniques et une chanteuse amérindienne sont aussi de la soirée.

L’auteure de ces lignes, elle, s’amuse à poser la même question aux invités d’honneur de ce souper sans alcool. « Connaissez-vous Fetullah Gülen? » Tous haussent les épaules. « Non » ou « pas vraiment » sont les deux principales réponses des convives, notamment celle de la ministre Weil.

Pourtant, c’est le mouvement Gülen, puissante confrérie musulmane qui s’inspire des enseignements de ce leader religieux turc, qui est derrière l’institut qui organise le souper, huitième du genre. Ce mouvement, établi en Turquie, compte plus de 2 millions de fidèles et quelque 10 millions de sympathisants dans le pays d’Atatürk. Sa fortune est estimée à des milliards. Son influence politique ne fait plus de doute: le mouvement Gülen est intimement lié à l’avènement d’un gouvernement pro-islamique en Turquie au début des années 2000.

Les visées politiques du mouvement, qui aime se définir comme une communauté de service, sont entourées de mystère. Le mouvement Gülen n’aime d’ailleurs pas s’afficher. Lors du souper montréalais, à la fin du mois de janvier, il fallait avoir les yeux grand ouverts pour remarquer la photo de Fetullah Gülen projetée quelques secondes sur un écran.

Pignon sur rue à Montréal

L’expansion du mouvement à Montréal est cependant indéniable. En plus d’avoir créé l’Institut du dialogue interculturel, les fidèles de l’ex-imam septuagénaire ont récemment mis sur pied l’école Sogut, établissement privé, situé à Montréal-Nord et auquel quelque 350 enfants – la majorité d’origine turque – sont inscrits. Pendant le ramadan, le mouvement organise des soupers familiaux auxquels sont conviés des leaders d’opinion. Et à plusieurs reprises chaque année, une soixantaine de Montréalais prennent part à des voyages culturels en Turquie organisés et largement financés par la confrérie musulmane, une initiative semblable aux voyages de familiarisation orchestrés par le lobby pro-israélien.

Parmi ceux qui ont accepté l’invitation récemment, on retrouve notamment des professeurs des universités McGill et Concordia ainsi qu’un enquêteur de la Gendarmerie royale du Canada.

Pourquoi tout ce déploiement, digne d’une ambassade parallèle? « En général, à Montréal, le mouvement fait surtout la promotion du dialogue entre les cultures et les religions. Un de ses objectifs est de donner une image positive de la Turquie et de l’islam turc, plus modéré. Mais il semble que dans certains événements, dont le souper de l’amitié, il y ait un objectif indirect politique qui soulève des interrogations », note Patrice Brodeur, détenteur de la chaire de recherche du Canada sur l’islam et le pluralisme. Fehmi Kala, principal représentant du mouvement Gülen à Montréal, nie cacher des intentions politiques.

« Un des objectifs [du mouvement Gülen] est de donner une image positive de la Turquie et de l’islam turc, plus modéré. Mais il semble que dans certains événements, dont le souper de l’amitié, il y ait un objectif indirect politique qui soulève des interrogations. » — Patrice Brodeur, détenteur de la chaire de recherche du Canada sur l’islam et le pluralisme

Pieuvre internationale

Les activités du mouvement Gülen à Montréal ne sont que la pointe de l’iceberg d’un réseau en pleine expansion partout dans le monde. « Économiquement et socialement, le mouvement Gülen est un empire globalisé, un immense réseau d’écoles et d’entreprises aux quatre coins du monde, organisé de manière assez fluide. Au début, le mouvement était uniquement en Turquie, puis a vite pris de l’ampleur en Asie centrale après la chute de l’URSS. Depuis 2001, le mouvement a étendu ses activités dans le monde », note Berna Turam, professeure au département d’Affaires internationales à l’Université Northeastern. Diplômée de McGill, elle a consacré son doctorat en sociologie à l’étude du mouvement Gülen.

Visage éducatif

C’est surtout par l’entremise de ses quelque 2000 écoles privées, dispersées dans plus de 110 pays, que le mouvement s’est fait connaître. Dès le début de ses enseignements, Fetullah Gülen conseillait à ses fidèles de « construire des écoles plutôt que des mosquées ». Si au Canada, on ne compte à ce jour que deux écoles – la seconde est à Toronto -, aux États-Unis, plus de 120 écoles dans 25 États sont liées au réseau de Fetullah Gülen. On en dénombre aussi en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.

Le mouvement Gülen a aussi dépêché dans près de 100 pays des représentants chargés d’organiser des activités communautaires et de réseautage, notamment pour les hommes d’affaires qui constituent une part importante et sans cesse grandissante de la confrérie musulmane. « Nous aidons notamment les gens qui veulent immigrer au Canada à préparer leurs demandes », a dit à La Presse un des fidèles du mouvement rencontré en Turquie l’été dernier.

Malgré la croissance du mouvement au pays au cours des cinq dernières années, le mouvement Gülen attire bien peu l’attention. Mais ce n’est pas le cas au sud de la frontière, où la confrérie musulmane est sous les projecteurs depuis que le New York Times a publié l’an dernier des articles sur l’attribution massive de contrats de l’État du Texas à une série « d’écoles turques ». Une autre controverse, liée à la délivrance de nombreux visas de travail à des enseignants turcs et leurs familles, fait aussi rage aux États-Unis, où plusieurs politiciens conservateurs se montrent suspicieux des visées du mouvement musulman et de son influence au sein de l’appareil gouvernemental.

Des craintes, qui, pour le moment, n’ont pas encore trouvé d’écho ici.

p. plus6-7

La face cachée du mouvement Gülen

Prêchant l’islam modéré, il impose des règles strictes à ses adhérents

Pas d’alcool. Pas de tabac. La prière cinq fois par jour. Pas de relations sexuelles avant le mariage. Pas même un baiser. Une ségrégation presque complète des sexes.

Toutes ces règles, Bayran, 37 ans, s’y est conformé pendant 20 ans.

« Il y a le mouvement Gülen vu de l’extérieur, qui prône la tolérance et l’égalité entre les sexes, mais il y a aussi le mouvement Gülen de l’intérieur où les libertés civiles sont presque inexistantes et la ségrégation des sexes très évidente. » — Berna Turam, sociologue

« Ma vie en entier était orchestrée par le mouvement Gülen », dit le jeune homme, dont le père est aussi un fidèle du penseur musulman.

À 14 ans, le jeune Turc originaire de la région d’Izmir, dans l’est du pays, a décidé de s’engager lui-même. « Mes amis étaient dans le mouvement. Les filles qui m’intéressaient étaient dans le mouvement. Je ne me rendais que dans des commerces qui étaient liés au mouvement », témoigne-t-il aujourd’hui en pensant aux deux décennies qu’il a consacrées à cette immense confrérie. « J’y étais parce que notre but était de rendre le monde meilleur, de promouvoir l’éducation et de donner l’exemple en étant nous-mêmes des musulmans modèles », explique-t-il.

Même si le mouvement Gülen a certaines ressemblances avec la franc-maçonnerie, la confrérie secrète chrétienne répandue partout dans le monde, il n’y a pas de rituel d’entrée pour appartenir au mouvement Gülen, assure-t-il. L’adhésion est graduelle.

Pour Bayran, le premier contact direct avec l’univers gülénien a eu lieu pendant ses études. Il a alors été hébergé dans une résidence étudiante entièrement financée par le mouvement. Ces maisons ont été baptisées les Maisons de lumière.

Plusieurs jeunes hommes – la plupart issus de familles conservatrices de la Turquie provinciale – vivent ensemble. Ils assistent à certaines activités religieuses ensemble et à des ateliers. Ils y apprennent graduellement les idées de Fetullah Gülen et les règles de vie du mouvement. « Ces règles ne sont pas imposées de force, mais il y a un effet d’entraînement », dit Bayran.

De jour en jour, les résidants des Maisons de lumière se voient confier de plus en plus de responsabilités. Lorsqu’il est entré à l’université, Bayran est devenu tuteur des jeunes étudiants qui arrivaient tout juste dans les Maisons de lumière.

La mission qu’on lui a ensuite confiée a été de s’installer au Canada pour organiser des activités communautaires au sein de la diaspora turque. « C’est pendant mon séjour au Canada que j’ai réalisé que je ne voyais le monde qu’à travers le mouvement Gülen et que j’ai commencé à remettre mon engagement en cause. J’étouffais », explique Bayran, qui a depuis décidé de s’éloigner du mouvement.
Au début, ses « anciens frères » ont tenté de le dissuader de quitter le bateau, mais sans jamais tomber dans les menaces, précise Bayran. Il insiste cependant pour utiliser un nom fictif dans le cadre de son entrevue avec La Presse. « Le mouvement Gülen, c’était ma famille. J’ai ressenti beaucoup de culpabilité, mais je ne voyais plus le monde de la même manière que le mouvement », se justifie le jeune homme.

Selon la sociologue Berna Turam, l’histoire de Bayran résume assez bien l’expérience de dizaines de milliers de jeunes Turcs au sein du mouvement. « Il y a le mouvement Gülen vu de l’extérieur, qui prône la tolérance et l’égalité entre les sexes, mais il y a aussi le mouvement Gülen de l’intérieur où les libertés civiles sont presque inexistantes et la ségrégation des sexes très évidente », dit l’universitaire qui a écrit plusieurs livres sur le sujet.

Cependant, Berna Turam est convaincue que le mouvement Gülen n’est pas une secte. « Les gens peuvent en sortir quand ils veulent », note-t-elle.

Si beaucoup décident de se conformer aux règles draconiennes, c’est soit qu’ils adhèrent aux idées du mouvement soit parce qu’ils y trouvent leur compte. L’adhésion au gigantesque réseau donne accès à de nombreux privilèges, que ce soit des subventions et des bourses pour les étudiants ou des occasions d’affaires pour les entrepreneurs liés au mouvement.

Qui est Fetullah Gülen?

Fils d’imam, né en 1941 à Erzurum en Turquie, Fetullah Gülen est devenu célèbre dans les années 60 grâce à des prêches émotifs dans les mosquées de province. Tôt dans sa carrière, soupçonné de promouvoir l’islamisme dans ses enseignements, Fetullah Gülen est arrêté puis relâché à quelques reprises par les autorités kémalistes. Malgré le contexte politique, l’imam ouvre ses premières écoles en 1974. En 1998, ayant pris sa retraite comme imam, il annonce qu’il quitte la Turquie et se rend aux États-Unis pour des raisons de santé. Plusieurs croient cependant qu’il s’est imposé cet exil en apprenant que la machine judiciaire turque s’apprêtait à l’accuser de tentative de renversement du gouvernement. Un enregistrement audio dans lequel le leader religieux demandait à ses fidèles d’infiltrer discrètement toutes les sphères de pouvoir du pays était à l’origine des accusations. Fetullah Gülen a maintes fois affirmé que l’enregistrement avait été truqué et il a finalement été acquitté en 1999. Il n’est cependant jamais rentré en Turquie. Il vit toujours aujourd’hui dans une petite communauté de Pennsylvanie, où il reçoit peu de visites, accorde rarement des entrevues, mais écrit beaucoup de livres. Il a 65 titres à son actif.

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