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«Alâ», le magazine qui porte le foulard 13 février 2012

Posted by Acturca in Religion, Turkey / Turquie.
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Le Temps (Suisse) 13 février 2012

Delphine Nerbollier Istanbul

Lancé il y a quelques mois en Turquie, le magazine «Alâ» dépasse déjà les tirages d’«Elle» ou de «Vogue». Il répond aux attentes des musulmanes turques

Comment être élégante, sans attirer l’attention et tout en respectant les règles de la mode islamique? Trucs et petits secrets sont distillés depuis juin 2011 dans les pages d’Alâ, un magazine de mode unique en son genre car dédié aux musulmanes de Turquie. «II est possible d’être glamour, de porter des talons hauts et d’être chic tout en respectant les valeurs de l’islam», explique la rédactrice en chef, Esra Sezis, embauchée via Twitter, il y a un an.

Foulard canari et veste carmin

De l’aveu de cette jeune femme de 24 ans, élégante avec son foulard noir et sa tenue aux tons bruns, la tâche est toutefois difficile vu le nombre de règles qui encadrent cette mode dite «tesettür»: usage limité des couleurs, jupes et robes à hauteur des chevilles, manches descendant jusqu’aux poignets, absence de décolleté, vêtements suffisamment amples pour ne pas mettre en valeur les formes et port du foulard islamique. La couverture du 8e numéro donne le ton: une jeune femme aux grands yeux bleus porte avec fierté une veste de blazer rouge carmin qui tranche avec le jaune canari de son foulard.

Face à la concurrence des autres magazines féminins qui tirent à moins de 20000 exemplaires chacun, Alâ affiche un très bon démarrage avec 30000 pièces vendues par mois en Turquie et 5000 en Allemagne. «Elle,Vogueet Marie Clairen’apportent pas de réponse aux femmes qui vivent de manière conservatrice en Turquie», explique Mehmet Volkan Atay, fondateur du magazine. Le potentiel est d’autant plus grand que plus de 60% des habitantes de ce pays portent soit le traditionnel foulard porté lâche (başörtüsü), le turban plus strict qui ne laisse passer aucune mèche de cheveux ou le çarşaf, drap noir qui couvre l’ensemble du corps. «Nos lectrices sont généralement urbaines, diplômées et de milieux assez favorisés, comme celles d’Elle mais leur plus, c’est leur intérêt pour l’islam. Du coup, notre lectorat est plus anatolien que celui des autres magazines féminins», ajoute Mehmet Volkan Atay. Publicitaire de métier, il s’est inspiré du magazine britannique Emel, destiné lui aussi aux femmes musulmanes, pour lancer Alâ.

Le succès de ce magazine a surpris tout le monde dans cette ­petite rédaction qui avoue ne compter aucun journaliste professionnel ni spécialiste de mode. «Nous répondons à un énorme besoin», analyse Sevda Eskici, membre de l’équipe et sociologue de formation. «Les femmes qui portent le foulard veulent savoir qu’elles ne sont pas seules. Que mangent-elles? Que boivent-elles? De quoi rêvent-elles? Quels sont leurs problèmes? Personne avant nous ne leur posait la question!» En plus des pages mode qui permettent la découverte de créateurs tels que Filiz Yetim, Alâ propose des dossiers sur les fiançailles, le mariage, l’éducation, la carrière, la diététique, la psychologie et le droit mais boycotte femmes dénudées et pages people.

«Etre une conservatrice est beaucoup plus facile aujourd’hui qu’il y a dix ans lorsque nous étions insultées parce que nous portions le turban», constate Sevda Eskici. Depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 d’un parti qui se ­revendique conservateur musulman (AKP), le débat sur le foulard islamique a perdu de sa vigueur. La présidence de la République est représentée par un homme dont la femme porte le fameux turban tant décrié par les tenants d’une laïcité ultra-rigoriste. Depuis septembre 2010, les étudiantes voilées sont par ailleurs autorisées à suivre les cours dans les universités.

Le boom économique des classes conservatrices

«Ces femmes ont gagné en confiance, confirme Ayse Gul Berktay, sociologue à l’Université d’Istanbul. Elles ne sont plus vues comme un problème, vont en cours, sortent de leurs cercles. ­Elles s’individualisent. Leur émancipation passe aussi par la mode.» Davantage prises en considération alors que le modèle kémaliste privilégiait les femmes dites «modernes» et sans foulard, elles gagnent aussi en confiance grâce au boom économique et à ses retombées sur les milieux conservateurs, même si leur accès au travail reste très difficile. Comme le constate la politologue Dilek Cindoglu dans un rapport sur «le foulard et les discriminations», ces femmes voilées restent confinées à des tâches subalternes malgré leurs qualifications et continuent à être traitées comme une main- d’œuvre bon marché. Au sein d’Alâ, ces sujets sont largement débattus. «Avoir au moins trois enfants comme le conseille le premier ministre, et une carrière, c’est difficile mais possible», estime Sevda Eskici. «Nous soutenons l’émancipation des musulmanes», ajoute Mehmet Volkan Atay dont l’épouse travaille dans une banque. «Nous voulons les voir prendre la tête d’entreprises. Il faudra changer l’homme qui est beaucoup plus conservateur que la femme!» Alâ,porte-voix d’un féminisme musulman alaturca? Le fondateur ne va pas si loin. «Nous sommes féministes mais ce terme est tellement mal vu dans la société turque que nous ne le crions pas sur les toits.»

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