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Complexités de la Turquie 24 février 2012

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres, France, Turkey / Turquie.
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Le Populaire du Centre (France) vendredi 24 février 2012, p. Pop-Limoges-42

Jean-Guy Soumy

La littérature turque, grâce à un travail éditorial de qualité, trouve sa place sur les rayonnages des librairies françaises. En retour, la Turquie inspire de plus en plus d’auteurs francophones.

Le Belge Armel Job est agrégé de philologie classique. Son univers romanesque, sans cesse réinventé, ouvre à l’occasion de chaque titre une voie nouvelle. Son écriture a le pouvoir de troubler les limpidités. Rappelant qu’il suffit de regarder pour que ce qui est clair se brouille. Pour que ce qui relève de l’évidence devienne abscons.

L’amour et les intérêts familiaux

Loin des mosquées nous entraîne au sein de familles turques vivant en Belgique et en Allemagne. Erwen achève à Cologne ses études de comptable. Il est hébergé chez son oncle qui travaille aux chemins de fer allemands. Malgré une grande sensibilité, Erwen n’est pas à proprement parler un éphèbe. « Moi, ma tête, elle est grosse, carrée. J’ai le front court, en retrait, comme si je portais en permanence une casquette à l’envers. Un profil de marteau. Au premier coup d’oeil, mes parents ont décidé que je ne ferai jamais dans la dentelle. Un destin de bousilleur s’ouvrait devant moi. »

Chez l’oncle allemand, vit la belle Derya, son unique fille cernée par une fratrie jalouse de ses prérogatives de mâles arcboutés sur une approche morbide de l’honneur. Or, un jour qu’il se croit seul dans l’appartement de son oncle, Erwen découvre Derya nue dans la salle de bain. Et celle-ci, au lieu de s’enfuir ou de se cacher, se laisse admirer avant de dire « Va, va maintenant » Il n’en faut pas moins pour qu’Erwen le pataud tombe éperdument amoureux de sa cousine et la fasse demander en mariage. Mais celle-ci offre du café sans sucre à la délégation venue tout exprès à Cologne. Sa réponse est non.

Les tensions de ce roman, la mise en scène de l’amour se heurtant aux intérêts familiaux, les stratégies matrimoniales brutales, la violence masculine, physique et psychologique, exercée à l’endroit des femmes, tous ces aspects sont réunis pour évoquer sans ambiguïté la tragédie de notre répertoire classique.

Job tisse ainsi, dans cet emmêlement de sentiments et de calculs, d’aspiration à la modernité et d’élans murés, un roman tout à la fois léger et tragique. On songe parfois à un certain cinéma social anglais. Comme Fish and chips, la comédie réalisée par Damien O’Donnell d’après le scénario d’Ayub Khan-Din et qui a pour cadre le milieu pakistanais. Bien qu’ici, le ton soit plus sombre.

D’une facture classique, Loin des mosquées est en définitive un hymne au courage des femmes.

Un passé bientôt hors d’atteinte

Jour d’obscurité est le premier livre de Leylâ Erbil traduit en français. Texte subtil sur la complexité de la Turquie contemporaine, Jour d’obscurité met en scène le malaise projeté sur son entourage par la maladie d’Alzheimer dont souffre une vieille femme.

Nous sommes dans les années 1980. Neslihan est une intellectuelle, romancière, installée à Istanbul. Mariée, maîtresse d’un amant improbable, elle se trouve confrontée à la maladie de sa mère. Peu à peu, Neslihan prend conscience que cette mère, atteinte en sa mémoire, représente sa dernière chance d’accéder à un passé bientôt hors d’atteinte.

Des aspirations de liberté

« L’hôpital où est soignée ma mère est installé dans une vieille demeure léguée par un certain Izzet Pacha le Dandy et située loin des regards dans un coin très reculé de Göztepe. Il dispose d’un bois privé, de plusieurs sources d’eau thermale et d’un parc immense ». Si dans ce lieu retranché, le temps paraît suspendu, à l’extérieur Neslihan est écartelée entre son quotidien de journaliste et sa vie de famille. Entre la présence tutélaire d’une mère et ses aspirations à s’en libérer. En ce sens, elle est semblable à toutes les femmes d’aujourd’hui. Il y a cependant dans l’expression de sa conscience, dans sa manière d’être, une douceur, une mise à distance, une lucidité qui la rendent singulière. Et attachante.

« La vieillesse est une couverture de crin, je l’ai revêtue et je n’ai pu l’user, la jeunesse est un oiseau il s’est envolé et je n’ai pu le rattraper. » Les paroles de la mère de Neslihan s’envolent comme les pigeons qui ont pénétré par la verrière qui coiffe le puits de lumière au centre de l’immeuble où elle a vécu. Tels des battements d’ailes qui s’éloignent ses mots sont de moins en moins audibles. D’autant plus précieux. Commencent alors, pour les siens, les jours d’obscurité.

À lire

Loin des mosquées, de Armel Job, Robert-Laffont, 274 p., 19 euros

Jour d’obscurité, de Leylâ Erbil, traduit par Alfred Depeyrat, Actes Sud, 398 p., 23 euros

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