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Celalettin Kart: «Nous n’attendons aucune faveur de l’UE…» 1 mars 2012

Posted by Acturca in EU / UE, Middle East / Moyen Orient, South East Europe / Europe du Sud-Est, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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Le Jeudi (Luxembourg) 1 mars 2012, p. 2

Celalettin Kart *, ambassadeur de Turquie. Propos recueillis par Costas Calfelis

«L’Europe a besoin de la Turquie, autant que la Turquie de l’Europe. Ses initiatives au Moyen-Orient ne signifient pas qu’elle abandonne sa vocation européenne. Elle la considère comme un projet civilisationnel, générateur de paix, de stabilité et de progrès. La Turquie devance de nombreux pays de l’UE en matière de critères de Copenhague et de Maastricht. Par son dynamisme économique, elle peut devenir la pierre angulaire de la diplomatie et le levier d’influence de l’UE au Moyen-Orient…»

L’entretien page 35

L’adhésion de la Turquie à l’UE est sans cesse repoussée. S’agit-il d’oppositions religieuses, sociétales?

Celalettin Kart: «La perspective de l’entrée de la Turquie dans l’UE fait apparaître des oppositions de diverses natures. M. Rocard, l’ex-Premier ministre français que j’ai eu l’honneur de connaître et d’écouter lors de son dernier passage à Luxembourg, dans son ouvrage Oui à la Turquie, souligne: “Les arguments en faveur de l’adhésion turque sont nombreux et solides, à commencer, ce qui n’est pas rien, par le respect de la parole donnée.”

La valeur de référence de l’UE, c’est le respect des engagements: Pacta sunt servanda. Mon ministre, M. Davutoglu, l’a souligné dans le journal Le Monde: “Grâce à ce principe, l’UE est devenue un pôle d’attraction. Si elle le perd, elle perd toute sa légitimité. Si vous enlevez cette valeur en raison de préjugés sur la Turquie, vous allez affaiblir l’UE plus que la Turquie. Nous n’attendons aucune faveur, aucun traitement privilégié. Seulement le respect des engagements.”

Toutefois, la Turquie reste résolument orientée vers l’adhésion à l’UE.»

En contradiction avec la récession qui frappe ses voisins, l’économie turque prospère. Votre pays a une influence accrue au G20, au Moyen-Orient et dans le Caucase. Avez-vous vraiment besoin de l’UE?

C. K.: «L’Europe a besoin de la Turquie, autant que la Turquie de l’Europe. Ses initiatives au Moyen-Orient ne signifient pas qu’elle abandonne sa vocation européenne. Elle la considère comme un projet civilisationnel, générateur de paix, de stabilité et de progrès.

La Turquie devance de nombreux pays de l’UE en matière de critères de Copenhague et de Maastricht. Par son dynamisme économique, elle peut devenir la pierre angulaire de la diplomatie et le levier d’influence de l’UE au Moyen-Orient.

Dans son ouvrage Profondeur stratégique, M. Davutoglu nous rappelle que la conquête de l’Asie mineure a ouvert à Alexandre le Grand les portes de l’Egypte, de la Perse et de l’Inde, en coupant le fameux nœud gordien près d’Ankara. La Turquie reste aujourd’hui la clef de voûte de l’influence européenne à travers l’Afro-Eurasie.»

L’organisation de négociations à Istanbul entre Téhéran et le Conseil de sécurité offre un répit essentiel à l’Iran. Elle affirme également l’amitié turco-iranienne malgré la concurrence pour l’hégémonie régionale. Pourquoi la Turquie a-t-elle soutenu son rival en situation difficile?

C. K.: «Notre diplomatie est le zéro problème avec ses voisins, y compris l’Iran. Nous avons une frontière commune, un accord signé en 1639 et une paix qui perdure. L’Iran est notre deuxième fournisseur en gaz naturel et nos échanges se situent autour de 10milliards de dollars. Nous ne voulons pas d’armes nucléaires dans notre région sans aucune exception, mais nous sommes en faveur de l’énergie nucléaire dans un but pacifique. L’option militaire n’est pas une solution. Nous contribuons à résoudre cette affaire par la voie diplomatique.»

La Turquie compte organiser une conférence internationale pour résoudre la crise syrienne. Pourquoi?

C. K.: «Nous partageons une frontière de 910 km avec la Syrie. Il y a des liens de parenté entre nos deux peuples. Nous ne sommes pas indifférents à la tragédie dans ce pays. Nous nous tenons à côté du peuple syrien, qui maintient des revendications légitimes. La violence doit cesser immédiatement.

Nous avons essayé de convaincre le régime d’arrêter de tuer des civils et de faire des réformes. Nous avons accepté des milliers de réfugiés. Nous avons soutenu les initiatives de la Ligue arabe. Hélas! le blocage au sein du Conseil de sécurité persiste. La récente résolution de l’Assemblée générale montre à quel point la communauté internationale est inquiète.

Dans ce contexte, nous venons de lancer avec le Conseil des droits de l’Homme à Genève une initiative pour rendre l’accès humanitaire possible. Nous avons participé à la première réunion des amis de la Syrie, le 24février à Tunis. Nous serons heureux d’organiser la deuxième conférence en Turquie. Nous soutenons tous les efforts visant l’arrêt de l’effusion de sang.»

«L’UE est impuissante sur le dossier chypriote»

L’UE a accepté, en 2004, l’adhésion de Chypre, comme un Etat uni, sans qu’il y ait d’accord entre les communautés grecque et turque. Comment voyez-vous l’évolution du problème chypriote?

C. K.: «Je ne suis pas optimiste. La réunion de deux leaders de l’île avec le secrétaire général de l’ONU les 23 et 24 janvier a montré que la partie chypriote grecque n’abandonnait pas son attitude obstructionniste permanente au processus de négociations.

Malgré leur rejet d’un plan de l’ONU soutenu aussi par l’UE, les Chypriotes grecs ont adhéré à l’UE de manière injuste et unilatérale. Pourtant, le ministre français des Affaires étrangères a souligné (le 25 avril 2004) que « l’adhésion ne prendrait tout son sens qu’avec un accord équilibré entre les deux parties ». Les Chypriotes turcs ont voté pour la paix, acceptant le plan Annan. En contrepartie, ils ont été punis par un isolement. La promesse de l’UE de permettre le commerce direct pour les Chypriotes turcs n’a pas été tenue.

Nous faisons tous face aux complications nées de cette adhésion. L’UE est impuissante sur le dossier chypriote, où elle est dorénavant juge et partie. L’adhésion des Chypriotes grecs à l’UE est devenue une carte maîtresse de leur politique d’intransigeance. Le problème chypriote est le talon d’Achille de la stabilité dans la Méditerranée orientale.»

Votre opinion sur la loi pénalisant la négation du génocide arménien, adoptée par le Parlement français ce 23 janvier?

C. K.: «Personne ne nie qu’un drame a été vécu en Anatolie en 1915. Ce fut une tragédie commune, faite de souffrances mutuelles et de centaines de milliers de victimes tant arméniennes que turques. Nous les regrettons toutes. Nous avons proposé à l’Arménie d’ouvrir ses archives et de fonder une commission mixte d’historiens… Puis, les deux pays ont signé des protocoles diplomatiques. Cette initiative législative tue le dialogue. Formuler un jugement sur l’Histoire et le regard du politique sur l’Histoire relèvent-ils de la fonction du Parlement? Est-ce vraiment conforme à la Constitution française? Le législateur ne peut pas se substituer à l’historien pour dire ce qu’est la réalité historique, a justement écrit mon ministre dans Le Monde. Pourquoi voulez-vous empêcher que les historiens et les scientifiques analysent, examinent et interrogent les faits historiques? Pourquoi détruire le cadre de la discussion libre, et pourquoi maintenant?

Les calculs politiques à courte vue tuent nos valeurs. Les vérités historiques doivent être débattues. J’espère que la Cour constitutionnelle de la France corrigera cette injustice.»

Pourquoi cette question revient-elle, de temps en temps, en France ?

C. K.: «Nous entretenons des relations diplomatiques durables, positives et fructueuses depuis 1489, malgré des hauts et des bas. En 2005, les 27 membres de l’UE, y compris la France, ont été d’accord pour ouvrir les négociations d’adhésion.

Nos deux pays sont intimement concernés par les défis internationaux tels que la crise financière, les crises au Proche et au Moyen-Orient, l’Afghanistan, le terrorisme. Ils sont tous deux membres du G20, de l’Otan, du Conseil de l’Europe, de l’OSCE et de l’OCDE, etc. La Turquie est le troisième client de la France hors UE, après les Etats-Unis et la Chine.

Nous voyons cette nouvelle initiative législative comme une attaque contre l’histoire de la Turquie mais surtout contre les valeurs françaises, que nous partageons tous. Je suis vraiment surpris de voir le pays des Lumières interdire une discussion intellectuelle et punir une opinion.»

La Grèce construit une clôture de barbelés à sa frontière avec la Turquie. Elle considère que c’est l’une des principales portes d’entrée des migrants irréguliers en Europe. Votre commentaire?

C. K.: «L’immigration clandestine est un défi commun. La Turquie n’est plus un pays d’émigration. Par sa stabilité économique et politique, elle est devenue un pays d’immigration. L’efficacité d’un mur n’est pas évidente pour un pays essentiellement maritime comme la Grèce.

Le véritable mur de discrimination, c’est le système de Schengen pour les ressortissants turcs. La politique de l’UE concernant les visas des Turcs est injuste et sans base juridique au vu de la jurisprudence de la Cour de Justice européenne en la matière.»

Vous avez initié au Luxembourg une grande série d’événements socioculturels fort appréciés, et surtout la semaine « Turquie au Luxembourg ». Vos prochaines initiatives?

C. K.: «Le programme exécutif dans les domaines de la culture, de l’éducation, de la science, des mass-médias, de la jeunesse et des sports entre la Turquie et le Luxembourg vient d’entrer en vigueur, le 9 février 2012.

Nous avons un projet de théâtre transfrontalier: « Nouvelles écritures dramatiques turques ». Sont également prévues une exposition intitulée « Dans les sillages de la civilisation anatolienne » et une soirée de musique turque.»

L’interview a été réalisée avant que ladite loi ne soit censurée, le mardi 28/02, par le Conseil constitutionnel français

* Né à Istanbul en 1951, Celalettin Kart est entré au ministère des Affaires étrangères turc en 1974. Il a pris ses fonctions d’ambassadeur de Turquie au Grand-Duché en 2010.

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