jump to navigation

Turquie: la cause kurde est raflée 14 mars 2012

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
Tags: , , , , , , , , , , ,
trackback

Libération (France) 14 mars 2012, p. 8

Marc Semo

Malgré les promesses d’ouverture, le gouvernement multiplie les arrestations et accentue la répression par crainte d’un «printemps kurde».

Chaque mois ou presque, il y a un nouveau coup de filet, avec des policiers surarmés qui débarquent à l’heure du laitier. A Istanbul, c’est en général le mardi ; dans le sud-est du pays à majorité kurde, c’est le plus souvent le jeudi. Les arrestations visent élus locaux, cadres des organisations de jeunesse ou de femmes, dirigeants d’associations professionnelles… Ils sont tous accusés d’être membres du KCK (Union des communautés du Kurdistan) que les autorités turques accusent d’être l’organisation urbaine de la rébellion kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui mène la lutte armée depuis 1984 contre Ankara.

«L’ouverture kurde» promise il y a deux ans par le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, le leader de l’AKP, parti islamo-conservateur qui dirige le pays depuis 2002, semble bien enterrée. Et ce, même s’il y a désormais des télévisions diffusant en kurde, ou des panneaux indicateurs avec le nom des villages en turc et en kurde dans le sud-est où vivent la majorité des 15 millions de Kurdes du pays (sur 75 millions d’habitants).

«Le pouvoir montre son vrai visage nationaliste et répressif et veut mettre à terre toutes les structures du mouvement kurde qu’il voit comme une menace pour son hégémonie», martèle Sebahat Tüncel, députée du BDP, le principal parti kurde de Turquie, dont les cadres et les militants sont les premières victimes des rafles.

Antiterrorisme. Celles-ci ne font même plus les gros titres, sauf quand elles visent des personnalités de l’intelligentsia, comme en octobre, avec les incarcérations de la constitutionnaliste Büsra Ersanli et de l’éditeur Ragip Zarakolu. «C’est une campagne pour intimider les intellectuels démocrates et priver les Kurdes de leur appui», a écrit depuis sa prison celui qui fut aussi le premier à publier en Turquie, il y a déjà quinze ans, des livres sur le génocide arménien. L’un et l’autre sont accusés d’avoir participé à des universités du BDP évoquant des actions non-violentes comme celles pratiquées à Tunis ou au Caire. Le gouvernement de l’AKP craint un «printemps kurde» et la répression se durcit.

Actuellement, 6 400 personnes – un record parmi les pays démocratiques – sont emprisonnées au titre d’une loi antiterrorisme durement critiquée par les organisations de défense des droits de l’homme et par l’Union européenne. Cette loi considère comme membre à part entière d’une organisation terroriste toute personne dont les écrits ou les propos s’insèrent dans la stratégie supposée de celle-ci. Une définition très large qui permet tous les abus de la part des cours spéciales.

L’écrasante majorité des détenus tombés sous le coup de cette loi est liée à la cause kurde et au KCK. Parmi eux, plus de 70 journalistes, 67 avocats, mais aussi de simples manifestants, des dizaines de maires, de conseillers municipaux… Dans certaines provinces, comme celle de Sirnak dans l’extrême sud-est, la quasi-totalité des élus est derrière les barreaux. «Il n’a pas été trouvé une seule arme, même pas un couteau, et on ne leur reproche aucun acte de violence : les dossiers sont vides et les accusations sont purement politiques», s’insurge Hasip Kaplan, député du BDP et ancien avocat, qui dénonce les procédures des cours spéciales avec leurs témoins anonymes, et les restrictions dans l’accès au dossier pour les avocats. Les enquêtes sur le KCK ont commencé en 2009 quand, lors des élections municipales, le BDP avait triomphé dans la plupart des villes du sud-est.

Engrenage. Deux ans plus tard, les consignes de boycott lancées par le BDP contre un référendum constitutionnel ont été suivies à 70%, voire 90%, dans les régions kurdes. Inquiète, l’AKP a alors entamé des négociations clandestines avec le PKK. Elles ont capoté l’été dernier, après la mise en ligne d’images de rencontres entre les émissaires de la guérilla kurde et le chef des services secrets Hakan Fidan, un proche d’Erdogan. L’opinion est stupéfaite, le gouvernement embarrassé. Ce sabotage des négociations a été apparemment organisé par la puissante confrérie islamiste de Fethullah Gülen, proche de l’AKP, qui a massivement infiltré l’appareil policier et judiciaire. Depuis, le pouvoir est intransigeant. «Il n’y a pas de question kurde, juste un problème de Kurdes», martèle le Premier ministre.

Dans le sud-est, les heurts, ralentis par la neige, risquent de reprendre dès le printemps avec encore plus d’intensité. Craignant les arrestations, de plus en plus de jeunes partent dans la montagne. L’engrenage est en marche, même si l’AKP sait qu’une intensification des affrontements mettrait à mal l’image du «modèle turc» censé inspirer les transitions démocratiques arabes. Sebahat Tüncel, la députée kurde, ne cache pas son inquiétude : «Je sens monter une immense colère. Si les gens, les jeunes notamment, n’ont plus d’espoir, la situation deviendra incontrôlable.»

Repères

43 000 C’est le nombre de morts, dont une grande majorité de civils, causés depuis 1984 par la «sale guerre» qui sévit dans le pays entre les rebelles du PKK et les forces de l’ordre turques.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme organisation terroriste par l’Union européenne et les Etats-Unis, a été fondé en 1984 par Abdullah Ocalan. C’était une organisation séparatiste qui, aujourd’hui, assure vouloir défendre les droits des Kurdes en Turquie.

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :