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La Turquie dans le piège syrien 7 avril 2012

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21052, samedi 7 avril 2012, p. 17

Dorothée Schmid *

L’auteur, responsable du programme Turquie contemporaine à l’Ifri**, souligne l’ambiguïté des relations depuis quinze ans entre les deux pays limitrophes.

La Turquie est-elle capable d’arrêter la machine infernale syrienne ? C’est aujourd’hui la question que se posent les alliés d’Ankara. Placée sur la ligne de front, la Turquie multiplie les déclarations et les initiatives pour peser sur une situation qui lui échappe sans remettre en cause l’équilibre chancelant de sa politique extérieure. Alors qu’elle effectuait depuis quelques années un remarquable retour au Moyen-Orient, revisitant une partie du périmètre ottoman avec les moyens modernes d’un soft power en plein développement, elle peine maintenant à tenir ses responsabilités face aux retombées du printemps arabe.

En quinze ans, les relations turco-syriennes ont connu des hauts et des bas spectaculaires. Les deux pays sont passés au bord d’une guerre en 1998, lorsque la Syrie affichait son soutien à la guérilla kurde du PKK. La paix froide qui a suivi restait troublée par les contentieux récurrents du partage des ressources de l’Euphrate et du statut d’Alexandrette/Hatay. La situation se détend avec l’accession du parti islamiste AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi, Parti de la justice et du développement) au pouvoir en Turquie : les deux pays signent en 2004 un accord de libre-échange, suppriment les visas de circulation et se dotent de nombreuses instances de coopération. La Turquie joue alors le rôle du grand frère, qui aide une Syrie marginalisée à se réinsérer sur la scène régionale. La Syrie devient en contrepartie le symbole du réchauffement turco-arabe et offre aux entreprises turques un terrain d’expansion économique et une nouvelle voie d’accès à l’Irak.

Sur fond d’affrontement politique en Turquie même, et pendant que l’armée turque achève de pilonner les bases du PKK au Kurdistan irakien, Bachar menace de conclure une nouvelle alliance tactique avec ce dernier.

En 2011, le vent des révoltes populaires arabes touche la Syrie et annonce un changement de cap. Accueillant sur son sol les mouvements d’opposition, puis l’armée syrienne libre (ALS), la Turquie condamne à l’automne la répression menée par le régime et appelle Bachar el-Assad à quitter le pouvoir. Elle semble avoir tôt fait le pari de la chute du dictateur, compensant peut-être par cet engagement précoce les atermoiements de l’affaire libyenne. Mais la situation met du temps à se décanter ; le régime syrien résiste et le drame prend de l’ampleur. Du fait de sa position géographique et de ses relations jusque-là privilégiées avec Damas, la Turquie se retrouve alors littéralement imbriquée dans la crise syrienne.

Les enjeux en sont pour elle très particuliers. Partageant une frontière de près de 900 km avec la Syrie, la Turquie craint un afflux de réfugiés ; on en compte déjà plus de 20 000 sur le territoire turc, attentivement pris en main par les autorités. La mosaïque ethnique complexe de la frontière aggrave les risques de dérapage : Arabes, Turcs, Kurdes, sunnites et alaouites se côtoient sur un espace restreint où les allégeances sont volatiles. La question kurde menace de s’envenimer à tout moment : sur fond d’affrontement politique en Turquie même, et pendant que l’armée turque achève de pilonner les bases du PKK au Kurdistan irakien, Bachar menace de conclure une nouvelle alliance tactique avec ce dernier. Le chef de guerre Murat Karayilan annonce qu’il transformera toutes les régions kurdes en champ de bataille si l’armée turque entre en Syrie.

Du point de vue régional, l’équation syrienne est un casse-tête : Washington compte sur la fermeté des Turcs face à Bachar, et l’AKP, tenté de se poser en défenseur de la communauté sunnite, s’accommoderait d’un nouveau pouvoir plus islamisant en Syrie. Mais la Turquie craint de s’aliéner l’Iran, et aussi la Russie, qui soutient désormais Bachar. Notons au passage que ces deux pays fournissent 85 % du gaz nécessaire pour alimenter une croissance turque encore impressionnante (4 % prévus pour 2012) et que les combats en Syrie bloquent déjà les routes vers l’Irak, affectant l’économie du sud-est de la Turquie.

Il devient donc chaque jour plus évident que la Turquie, prise dans un étau serré de contraintes, s’efforce surtout de limiter les dégâts. Le contrôle de son territoire et de ses citoyens est prioritaire. Les traces d’agissements des services secrets, obsédés, tout comme l’armée, par le danger kurde, confirment le malaise du pouvoir. La prise d’otages de deux journalistes turcs en Syrie le mois dernier a également fait monter la pression.

Faute de solution crédible, les autorités turques temporisent. Les injonctions adressées à Bachar ont échoué ; un engagement militaire serait intenable car l’armée turque, mal équipée, ne pourrait pas mener efficacement une guerre asymétrique.

Soucieuse de participer à une éventuelle résolution de la crise, tout en préservant son autonomie de décision, la Turquie joue alors le dossier syrien sur le plan multilatéral. Elle a soutenu d’emblée les initiatives de la Ligue arabe, appelé à une implication de l’ONU, avant de pousser à la création du groupe des pays amis de la Syrie qui vient de tenir sans résultat concluant sa deuxième réunion à Istanbul. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, y a dénoncé une fois de plus les « exécutions de masse » en Syrie.

Mais le leader turc, que l’on dit malade, est surtout inquiet des possibles retombées de la tragédie syrienne sur son propre pays, dont le modèle de gouvernance politique semble de plus en plus flou aujourd’hui.

* A récemment dirigé l’ouvrage « La Turquie au Moyen-Orient : le retour d’une puissance régionale ? », CNRS Éditions, 2011.

**Institut français des relations internationales.

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