jump to navigation

Sur le perron de l’Europe 12 avril 2012

Posted by Acturca in Economy / Economie, EU / UE, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
Tags: , , , ,
trackback

Le Jeudi (Luxembourg) 12 avril 2012, p. 1

Olivier Tasch, à Istanbul et Ankara

La Turquie n’attend pas l’adhésion à l’UE pour avancer.

p. 4

C’est le chemain qui compte

La Turquie lasse d’attendre sur le perron européen

Le processus d’adhésion de la Turquie est pour le moins pavé d’embûches. Au point que la Turquie elle-même, désormais forte et dynamique, risque bien de s’émanciper sans l’Union européenne.

Ecrit en 1911 par Constantin Cavafy, le poème intitulé Le Chemin vers Ithaque commençait sur ces vers: «Quand tu prendras le chemin d’Ithaque, souhaite que la route soit longue, pleine d’aventures, pleine d’enseignements.» Ce qui compte, c’est le chemin, la destination importe finalement peu.

L’adhésion de la Turquie à l’UE prend un peu la même tournure.

Le chef de la délégation européenne à Ankara – le fameux nouveau Service européen pour l’action extérieure –, Jean-Maurice Ripert, le confie lui-même volontiers: «Savoir si les Etats membres sont pour ou contre l’adhésion de la Turquie et si la Turquie elle-même veut ou non adhérer à l’UE n’est pas pertinent pour le moment. Ce qui nous intéresse, c’est le processus.»

Le processus évoqué, ce sont les négociations d’adhésion ouvertes en 2005. Le pays avait demandé un accord d’association dès 1959 et introduit sa candidature à la CEE dès 1987. La Croatie, elle aussi devenue candidate en 2005, sera officiellement le 28e membre en juillet 2013. Pour la Turquie, l’odyssée européenne est loin d’être aussi tranquille.

Le chemin est long, très long. Peut-être trop? Car la fatigue commence à se faire ressentir chez bien des Turcs. L’adhésion ne semble d’ailleurs plus être le Graal.

En 2005, trois quarts des citoyens turcs se prononçaient en faveur de l’adhésion; sept ans plus tard, ils ne sont plus que 52%. Un désamour grandissant largement alimenté par les blocages du processus.

La Turquie doit s’acquitter de 35 chapitres des critères dits de Copenhague. Mais aujourd’hui, les négociations sont au point mort. Chypre et la France notamment bloquent l’ouverture de nouveaux chapitres.

Sur les 35, un seul, celui sur la science et la recherche, est bouclé. Huit chapitres sont bloqués en raison de la non-reconnaissance de Chypre, qui pousse Ankara à ne pas respecter entièrement le contenu de l’accord sur l’union douanière avec l’UE. Dix autres chapitres sont bloqués pour des raisons politiques par différents Etats membres, dont la France.

L’UE, soucieuse de garder la Turquie dans son giron et toujours créative pour prolonger les délais, a mis en place ce qu’elle appelle «l’agenda positif». Il consiste à avancer dans les réformes côté turc sans toutefois qu’un chapitre de négociations ne soit officiellement ouvert. Ce, dans l’espoir de gagner un temps précieux lorsque l’ouverture d’un nouveau chapitre de négociations sera débloquée.

«Projet global»

Les Turcs s’impatientent, semblent même un peu agacés, pour ne pas dire vexés, du traitement de l’Europe à leur égard. D’ailleurs, en matière de politique extérieure, la Turquie cherche toujours la coordination et la synchronisation avec Washington plutôt qu’avec Bruxelles, particulièrement sur les questions qui touchent au Moyen-Orient.

A Ankara, le sentiment qui domine est que l’Europe ne joue plus le rôle qui s’imposait à elle en ouvrant les négociations avec la Turquie. Elle n’est plus vraiment le moteur des réformes. Selon Serhat Güvenç, professeur associé de relations internationales à l’université Kadir Has d’Istanbul, «après deux ans de négociations totalement gelées, l’UE n’est plus au premier plan dans une Turquie qui se tourne vers l’Orient comme modèle d’émulation politique et économique».

Pourquoi la Turquie voudrait-elle d’une Europe qui semble ne pas vouloir d’elle? A fortiori quand elle paraît si bien s’en sortir sans en être membre? Car l’Europe reste en tout point le premier partenaire pour la Turquie. Egemen Bagis, ministre des Affaires européennes, parle de simples «difficultés passagères», rappelant au passage que, en 2012, 50% des échanges commerciaux, 60% des touristes et 85% des investissements étrangers proviennent de l’Union. De son côté, Jean-Maurice Ripert rappelle aussi que «6 milliards d’euros de fonds de développement ont été alloués à la Turquie depuis 2004, 900 millions sont prévus pour la ligne ferroviaire à grande vitesse entre Istanbul et Ankara».

Pour Bagis, le projet politique aussi joue un rôle, que trop souvent les Européens semblent oublier: «L’Europe est le plus grand projet de paix de l’Histoire de l’humanité, avec la Turquie dans l’UE, cela deviendra un projet global.»

 

Humiliation

La question des visas est particulièrement épineuse. Car la Turquie est le seul pays candidat qui ne bénéficie pas de la libéralisation du régime des visas. Un état de fait vécu comme une véritable humiliation par les Turcs. L’UE, de son côté, entend bien les lamentations, mais ne flanchera pas tant que la Turquie n’aura pas signé l’accord sur la réadmission de l’immigration illégale, ce qu’elle refuse de faire pour l’instant.

Rappelons au passage que 80% de l’immigration illégale en Europe passe par la Turquie et la Grèce. «L’UE estime que cela devrait être mieux géré», considère Jean-Maurice Ripert, chef de la délégation européenne à Ankara.

La Turquie avance. Mais vers où?

Démocratisation et excès de confiance. Si le chemin est constamment mis en avant et que l’on s’interroge sur la perspective d’adhésion, quelle est alors la destination?

Une théocratie version soft? Un modèle basé sur une Russie à la Poutine avec un parti d’Etat et des élections récurrentes qui donneront une saveur démocratique? D’aucuns penchent pour ce second scénario. Car voilà encore deux ou trois ans, il était question d’un «agenda secret» de l’AKP (Parti pour la justice et le développement), au pouvoir depuis dix ans et dont est issu le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, prévoyant une lente islamisation de l’Etat. Pourtant, on a vu ce même Premier ministre lors de ses visites officielles dans les pays arabes évoquer la laïcité de manière positive. «C’est un changement important, relève Serhat Güvenç professeur associé à l’Université Kadir Has d’Istanbul. Même si je ne suis pas sûr que son audience soit déjà prête à aller aussi loin.»

Quoi qu’il en soit, c’est précisément pour éviter un glissement de l’AKP vers un parti d’Etat que l’UE tente, tant bien que mal, de maintenir le processus d’adhésion sur les rails. Car il y a désormais un contraste entre la confiance grandissante de la Turquie et une certaine perte de confiance en Europe. L’AKP, qui a remporté trois élections de suite, n’a pas de challenger crédible, les kémalistes du Parti républicain du peuple, premier parti d’opposition, sont tiraillés en interne et enchaînent les défaites électorales.

A cela s’ajoute le fait que l’Etat turc souffre d’une faible séparation des pouvoirs, d’un système politique très centralisé et d’une culture politique qui fonctionne sur le mot d’ordre «the winner takes it all», le vainqueur prend tout.

Une philosophie qui crée de fortes divisions dans la société, même pour la rédaction de la nouvelle Constitution, pour laquelle les partis sont censés fonctionner ensemble. Ceci étant, le fait qu’il y ait une recherche de consensus et que les partis politiques et la société civile soient impliqués dans ce processus constitutionnel est déjà le signe d’une avancée démocratique, saluée par tous.

Efforts consentis

L’AKP étant aussi fort, les tentations autoritaires guettent. Avec la confiance excessive de l’AKP naît la conviction grandissante auprès de certains de ses membres et partisans que l’UE n’est plus un moteur nécessaire pour réformer. «La réussite de l’économie turque et son importance grandissante comme acteur sur la scène internationale répondent plus à une dynamique interne qu’à une pression venant de Bruxelles ou à la perspective de l’adhésion», estime à ce titre Abdulhamit Bilici, éditorialiste de Zaman, quotidien proche de l’AKP. Cet argumentaire est nourri par un processus de négociations UE-Turquie au point mort, souffrant ainsi d’un manque de crédibilité. Des observateurs pensent identifier cette confiance excessive de l’AKP au travers d’opportunités perdues pour s’aligner sur la législation européenne. Selon l’UE, il existe un risque que les Turcs commettent ce qu’elle estime être des erreurs stratégiques en ne s’alignant pas sur la législation européenne. Risque renforcé par le sentiment turc d’avoir été trompé sur la question chypriote et l’impression d’un manque de reconnaissance des efforts consentis.

 

p. 5

 

Commentaire

On s’est arrêté en chemin. En 2005 s’ouvraient les négociations avec la Turquie pour une adhésion à l’UE. Laquelle, même si cela n’est pas dit ouvertement, n’est plus vraiment à l’ordre du jour.

D’Ankara à Istanbul, Turcs et Européens s’attachent à vendre le processus de négociations. Lequel est gelé pour diverses raisons; la question chypriote en est une, et non des moindres. Chypre, d’ailleurs, s’apprête à prendre la présidence de l’Union pour le second semestre de cette année. Soyons sûrs que jusqu’en décembre il n’y aura absolument aucune avancée sur les négociations.

Plus inquiétant encore est le sentiment grandissant que la Turquie n’aurait plus besoin de l’Europe. La crise dans la zone euro alimente un doute sur la pertinence de l’adhésion pour une Turquie en plein boom. Avec une croissance du PIB qui frôle les 10% en 2011, une dette de 50% du PIB, et la création de 1,5 million de nouveaux emplois, d’aucuns se demandent à quoi pourrait bien leur servir cette Europe empêtrée dans ses problèmes. Et à force de la faire attendre, les Européens poussent la Turquie à regarder vers l’Orient, et celle-ci se rêve comme la première puissance de son bassin géographique. L’expérience turque est souvent évoquée comme source d’inspiration pour les pays du monde arabe. Un paradigme possible d’un pays à population musulmane prédominante qui a un système politique démocratique et profite des bénéfices d’une économie de marché.

Oui, mais. Ce modèle est en devenir, la démocratie avance, mais les écueils sont encore trop nombreux. C’est précisément pour cela que la Turquie a besoin de l’Europe. Laquelle rappelle à juste titre la persistance des violations des droits de l’Homme, les journalistes emprisonnés et le dossier kurde qui piétine. Rappelons aussi que la perspective d’adhésion reste malgré tous les obstacles une sacrée motivation. Que les pays qui verraient la Turquie comme modèle n’auront pas. Et sans cette perspective il est difficile d’avancer, de s’imposer des réformes. En Turquie, le risque actuel est donc que le chemin lui-même perde de son intérêt, sachant que la destination n’est plus qu’un rêve évanescent.

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :