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La Turquie: puissance régionale ou modèle ? 16 avril 2012

Posted by Acturca in EU / UE, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie, USA / Etats-Unis.
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Les Echos (France) no. 21166, lundi 16 avril 2012, p. 15

Dominique Moïsi *

Le sommet des Amis du peuple syrien, qui s’est tenu il y a deux semaines à Istanbul, celui sur l’Iran qui a eu lieu ce week-end, n’ont pu que confirmer la Turquie dans ses ambitions et ses interrogations. Son rôle régional s’est accru – le choix d’Istanbul en est indéniablement la preuve -, mais la marge d’influence d’Ankara sur Damas ou sur Téhéran demeure faible. A quoi bon se penser comme un pont ou un centre stratégique entre plusieurs régions, si ce pont ne mène nulle part, si la puissance reconnue ne se traduit pas en influence perceptible, si les réfugiés syriens continuent d’affluer sur le territoire turc. Derrière une fierté légitime – le dynamisme et la prospérité sont incontestables -, on sent percer en Turquie comme un début de frustration. Entre une Europe qui n’a pas voulu d’elle et un Moyen-Orient en pleine ébullition, les Turcs n’ont-ils pas de plus en plus l’impression de tomber de Charybde en Scylla ?

En ayant réconcilié modernité et islam, démocratie et islam, la Turquie constitue un modèle incontournable à l’heure des révolutions arabes.

L’état calamiteux de l’économie grecque, sans parler des difficultés extrêmes des banques chypriotes, confirme les Turcs dans leur sentiment de supériorité et le régime de Recep Tayyip Erdogan dans sa conviction qu’un homme fort et charismatique est bien préférable à des gouvernements faibles. Mais derrière l’ironie parfois agressive, sinon blessante, à l’égard d’une Union européenne – confrontée dans plusieurs pays du Sud à un taux de chômage des jeunes proches de l’Egypte et de la Tunisie -se cache une forme de nostalgie bien réelle.

Quelles que puissent être leurs difficultés présentes, les pays de l’Union vivent dans un environnement régional apaisé où le maître mot est celui de réconciliation. Tel n’est pas le cas de la Turquie, qui peut chaque jour mesurer la fragilité de son voisinage. Elle a fait des paris diplomatiques personnalisés, qui ne se sont pas révélés gagnants : ni Bachar al-Assad en Syrie ni Mahmoud Ahmadinejad en Iran ne sont réellement en contrôle de leurs pays respectifs. L’influence de la Turquie demeure en réalité faible et les rêves néo-ottomans bien illusoires.

L’allié américain reste certes incontournable, mais au Moyen-Orient après avoir pratiquement perdu deux guerres en Irak et en Afghanistan, l’Amérique n’est plus tout à fait ce qu’elle était. Certes, dans son nationalisme teinté de religiosité (les drapeaux sont omniprésents dans les deux pays), la Turquie est beaucoup plus proche des Etats-Unis que de l’Europe. Mais n’est-ce pas plutôt un moins qu’un plus pour aborder les questions kurde et arménienne ?

L’Europe dans sa diversité assumée n’est-elle pas une école de tolérance qui serait très utile à la Turquie au moment où le pouvoir se durcit et où le conservatisme religieux gagne du terrain au sein d’une société toujours plus contrastée ? Il y a un fossé toujours plus grand entre les publicités diffusées sur les chaînes de télévision turque, avec leur célébration d’une modernité qui évoquerait presque le Brésil, et la réalité des marchés d’Istanbul. Les paysans d’Anatolie montés en très grand nombre à la mégalopole cohabitent (harmonieusement ?) avec la modernité la plus radicale. La ville est trop cosmopolite pour risquer de sombrer dans le fondamentalisme, mais ses équilibres semblent bien fragiles. Conduite par l’armée, la modernité turque était, hier, autoritaire. La démocratie a amené le conservatisme religieux, comme c’est le cas aujourd’hui en Egypte. Ce conservatisme religieux peut-il à son tour devenir une menace pour la démocratie ?

Modèle régional ou puissance régionale : la Turquie aimerait remplir ces deux rôles. En ayant réconcilié modernité et islam, démocratie et islam, elle constitue un modèle incontournable à l’heure des révolutions arabes. Mais il y a un bémol dans une telle analyse : la Turquie n’est pas arabe, ce qui constitue sans doute un avantage pour elle. De surcroît, tout comme la Chine, la Turquie n’est pas une puissance émergente, mais réémergente. Elle puise dans son passé ottoman une tradition diplomatique et plus encore un sentiment de confiance en elle-même qu’aucun pays arabe ne possède. Mais plus elle se voit et se comporte comme une puissance régionale, plus elle risque d’affaiblir son ambition d’être un modèle, en faisant peur à son voisinage oriental qui est tout sauf pacifié.

En réalité, le dilemme turc est, sur ce plan, exactement inverse de celui de l’Europe, qui ne peut demeurer un modèle dans le monde, que si elle est encore un acteur.

* Dominique Moïsi est conseiller spécial à l’Ifri

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