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Le renouveau précaire du théâtre turc 29 mai 2012

Posted by Acturca in Art-Culture, Economy / Economie, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Libération (France) mardi 29 mai 2012, p. 26-27

Frédérique Roussel, Envoyée spéciale à Istanbul

Nouvelle vague . A Istanbul, l’essor d’une jeune garde du spectacle vivant, très tournée vers le social, coïncide avec la menace économique d’un désengagement de l’Etat.

Une ruelle du centre d’Istanbul, dans le quartier commerçant de Pera. Deux étages d’un immeuble ancien à grimper, un jeune Turc ouvre la porte. Sami Berat Marçali a 25 ans et déjà huit mises en scène à son actif, dont deux en tant qu’auteur. Le lieu aux murs sombres pourrait être un appartement, c’est un théâtre avec une cinquantaine de chaises orientées vers une scène minuscule. Depuis août 2010, Sami Berat Marçali loue avec sa compagnie cet ancien café mué en théâtre, Ikincikat («deuxième étage»). On y a présenté ici, les 12 et 14 mai, sa dernière création, Loners Club, dans le cadre de la 18e édition du Festival de théâtre d’Istanbul, section «Nouvelle Vague».

«On observe un changement ces dernières années, explique le jeune homme qui a mis en veilleuse des études d’ingénieur pour s’adonner à sa passion. Les acteurs préfèrent ce genre de lieu, de petites scènes privées, où ils ont une plus grande liberté de parole.» En charge du rôle principal de Loners Club, l’actrice Hasibe Erer a beau jouer pour le théâtre municipal et dans une célèbre série télé en Turquie, Yalan Dünya, elle aime aussi exercer son amour des planches dans ce type de laboratoire créatif.

Risque. C’est la première fois que le Festival de théâtre d’Istanbul, biennale organisée jusqu’au 5 juin par la Fondation pour la culture et les arts d’Istanbul (IKSV), donne cet intitulé de «Nouvelle Vague» à la jeune création contemporaine turque, théâtre et danse mêlés. Même si le costume est taillé trop grand pour recouvrir toutes les propositions de cette édition. «Il s’agit pour nous d’englober tous ces artistes qui créent pour la première fois, jouent devant de petites jauges, très près du public, dans de petits théâtres privés», avance Leman Vilmaz, directrice artistique du festival. Pour cette édition, 150 dossiers ont été reçus, quarante projets acceptés (contre une vingtaine en 2010 ), dont 36 premières. Un risque que l’IKSV – la plus grande fondation culturelle du pays, qui fête ses quarante ans cette année (1) – se dit prêt à courir. «Quelque chose frémit, avec des envies de théâtres dans les étages, là où ils peuvent le faire, renchérit sa directrice, Dikmen Gürün. Ce mouvement n’est pas comparable à la puissance des théâtres privés engagés des années 60, la dépolitisation est passée par là. C’est plutôt un théâtre de critique sociale.»

C’est le créneau de Cem Uslu, metteur en scène et acteur de 29 ans, qui oeuvre au Tiyatro Hal, dans le quartier de Mecidiyeköy. Dans sa pièce, Parti, six amis du club de théâtre de l’université, qui ne se sont pas vus depuis dix ans, se retrouvent à une fête. Un souvenir enfoui ressurgit. Les retrouvailles évoluent en drame. «C’est une pièce sur la classe aisée, ces nouveaux riches qui se disent démocrates mais portent au fond d’eux le discours de la haine et sont incapables de se confronter à leur responsabilité», souligne Uslu, qui a auparavant adapté des textes de Vaclav Havel et de Beckett.

Distingué par deux prix d’interprétation, il évoque son prochain projet. Originaire d’Umraniye, dans la périphérie d’Istanbul, il souhaite décrire la translation géographique des classes moyennes et populaires dépassées par l’expansion urbaine, qui se sont retrouvés dans la ville sans bouger. Comme Sami Berat Marçali, Cem Uslu – qui gagne sa vie en tournant des pubs télé – a fondé l’an dernier ce théâtre situé dans un quartier plus loin de l’hypercentre avec des amis. «C’est important de toucher de nouveaux publics, il n’y a pas que la place Taksim [en plein centre, ndlr].»

La création de Nesrin Kazankaya ne se situe pas dans la «Nouvelle Vague», mais dans l’importante programmation turque qui côtoie aussi cinq productions internationales. L’actrice, auteure et metteur en scène aguerrie est passée du théâtre national, à Ankara, à la direction de celui d’Istanbul, pour officier aujourd’hui dans le privé. En 2001, elle a fondé son propre théâtre, le Tiyatro Pera, qui fait aussi office de galerie et de centre de formation. Une indépendance financière et une reconnaissance qui lui permettent de traiter des sujets plus sensibles. Sa dernière pièce, Oh My Smyrna, My Beautiful Izmir s’est emparée pour la première fois théâtralement du déplacement contraint des populations entre la Grèce et la Turquie en 1923 après la guerre. Une oeuvre puissante en forme de tragédie familiale. «J’explore la réalité historique et ses traumatismes, mais sans prendre position», raconte l’actrice originaire de Smyrne, élevée à Izmir, de grand-père albanais et de mère crétoise.

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En dix ans et quatorze pièces, Nesrin Kazankaya a écrit une trilogie sur les trois coups d’Etat et adapté Tchekhov, Brecht ou Shakespeare.

Inertie. En plein dans ce frémissement créatif, se profile pourtant le couperet budgétaire sur les établissements subventionnés. Il y a moins d’un mois, le gouvernement d’Ankara a déclaré vouloir privatiser les théâtres nationaux, au nombre de 58 dans le pays, provoquant la colère du milieu du spectacle. «S’il y a besoin de soutien, alors nous, en tant que gouvernement, pouvons aider les pièces que nous voulons», a assené le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Le 1er mai, des centaines de personnes ont manifesté à Istanbul et Ankara, comme Cem Uslu, dont le théâtre, privé, ne reçoit pourtant aucun subside. «Les théâtres peuvent ne pas être publics, mais ils devraient être supportés par l’Etat», défend-il en pointant aussi la responsabilité sur l’inertie du milieu artistique. «Si nous avions un ministre de la Culture qui ne soit pas un bureaucrate mais un artiste, l’atmosphère serait plus propice à l’épanouissement», estime Sami Berat Marçali, qui ne perçoit que les recettes de la billetterie et de la location du lieu par d’autres compagnies.

Environ 0,2% du budget de l’Etat est consacré à la culture et le gouvernement d’Ankara a déclaré, il y amoins d’unmois, vouloir privatiser les 58 théâtres nationaux.

Environ 0,2% du budget de l’Etat est consacré à la culture. Partisan d’un théâtre soutenu, la fondation IKSV, financée à 53% par des fonds privés, milite pour la création d’une plateforme de discussion entre artistes, représentants de l’Etat et de la municipalité. Il y a quinze jours, elle a invité les attachés culturels d’ambassades américaine, française, allemande et suédoise à exposer la manière dont leurs Etats respectifs soutiennent le spectacle vivant. «Nous souhaitons poursuivre dans cette direction, assure Dikmen Gürün. Si quelque chose peut être corrigé dans le système, discutons-en.» Dans l’effervescence de la frêle création privée, un désengagement public des théâtres nationaux signifieraient pour tous les artisans du secteur un coup d’arrêt créatif, la désaffection du public dans un pays où le théâtre est une longue histoire.

(1) Une grande fête est prévue les 21 et 22 juin.

 

Aux avant-postes

La fondation IKSV

Créée en 1973, la Fondation pour la culture et les arts d’Istanbul (IKSV) gère un budget de 40 millions d’euros, dont 1,5 million d’euros consacré au festival de théâtre. Elle organise également un festival de musique et de jazz.

Kutlug Ataman

Grand invité du festival, artiste influent, Kutlug Ataman a installé dans une école primaire grecque une oeuvre performative et participative inédite, Silsel – mot dérivé de l’araméen qui signifie battement d’aile, ou ciel. Le public est invité à apporter sa pièce de tissu dans une adresse à la Turquie, le premier provenant d’une vieille femme de Mardin, ville syriaque, dans laquelle il a entendu parler de ces représentations turquoises sur les plafonds de la roche du peuple syriaque opprimé et contraint à rester enfermé.

 

Adepte de l’auteur allemand, le comédien engagé Genco Erkal déplore la politique culturelle du gouvernement : «Nous avons besoin de la justice, celle des paroles de Brecht»

Recueilli par Frédérique Roussel

Comédien célèbre en Turquie, Genco Erkal, 74 ans, a fait l’ouverture du Festival de théâtre d’Istanbul avec un spectacle sur des textes de Brecht, Nâzim Hikmet et Aziz Nesin, et a créé cette année une pièce cabaret, I’m Bertolt Brecht. Figure de l’artiste engagé, il a joué plusieurs fois en France, notamment à Avignon dans le Nuage amoureux sur une mise en scène de Mehmet Ulusoy.

Pourquoi toujours Brecht ?

Comment une compagnie de théâtre politique peut-elle jouer longtemps sans le convoquer ? Depuis mes débuts, je pratique un théâtre engagé et j’ai adapté plusieurs de ses pièces, comme la Vie de Galilée, Maître Puntila et son valet Matti et le Cercle de craie caucasien. Vous sentez, à la réaction des spectateurs, comment il reste vivant ici. En France et en Europe, il paraît sans doute daté. Chez nous, ses textes continuent d’avoir un sens.

Les textes de la dernière partie de I’m Bertolt Brecht, qui portent sur la guerre, ont été écrits pour la Seconde Guerre mondiale…

Mais ils restent très actuels ici, car nous vivons dans une géographie cernée par le danger – la Syrie, par exemple -, dans un pays où nous sommes aussi en guerre entre nous. La justice, c’est pareil. Beaucoup d’intellectuels, de journalistes, d’écrivains sont en prison depuis des années, dans l’attente d’être jugés. Nous avons besoin de la justice, celle des paroles de Brecht.

Comment voyez-vous l’évolution du théâtre en Turquie ?

Dernier problème en date : le gouvernement ne veut plus subventionner les théâtres. Ou alors, ne financer que ceux qui lui plaisent. Si elle est appliquée, cette mesure sera une catastrophe. Elle signifierait la mort du théâtre en Turquie. Les théâtres indépendants et privés coûtent cher. Dans le théâtre Kenter Tiyatrosu, où je joue à Istanbul, le billet revient à 35 livres turques [environ 15 euros, ndlr]. Pour le public moyen, c’est cher. Les théâtres subventionnés proposent eux des tarifs réduits, à 5 livres. S’ils deviennent privés, nous allons perdre beaucoup de spectateurs.

Et puis, c’est la nouvelle république d’Atatürk, arrivé en pouvoir en 1923, qui a fondé le conservatoire, l’Opéra, le ballet et le théâtre. Il voulait un théâtre moderne, comme dans les pays occidentaux, avec une origine laïque et démocratique. Le gouvernement actuel, un peu conservateur – pour ne pas dire islamiste -, ne veut ni théâtre ni ballet, parce que cela n’existe pas dans la culture musulmane. Il veut toujours aller contre ce qu’a fait la République laïque.

D’autres exemples que le théâtre ?

Réduire les fêtes nationales, comme celles qui marquent l’indépendance. Depuis le dernier ramadan, les restaurants du centre d’Istanbul ont dû rapatrier leurs tables à l’intérieur. Plus de consommation d’alcool visible. En Anatolie, la situation devient plus dure encore. Il faut sortir des villes pour boire du raki.

Comment êtes-vous perçu ?

Le théâtre Kenter Tiyatrosu appartient à une municipalité dirigée par l’AKP [le parti du président Erdogan]. Depuis vingt ans, je jouais ici trois fois par semaine. L’an dernier, ma prestation a été réduite à deux fois. Cette saison, j’en suis à une fois par semaine. La saison prochaine, je n’aurai peut-être plus la possibilité de m’y produire. Je ne suis pas carrément jeté, mais mon temps se réduit. Je dérange, car mes pièces vont à l’encontre de leur philosophie.

Comment percevez-vous la jeune génération turque ?

Les Turcs sont naturellement doués pour la comédie. Nous avons beaucoup de bons acteurs, mais c’est dommage de les voir seulement à la télévision. De nombreuses petites compagnies tentent quand même de jouer dans des appartements. Des choses bougent, une nouvelle dramaturgie, une nouvelle façon de s’exprimer apparaissent… On garde toujours espoir, quand on fait du théâtre.

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