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A Istanbul, un théâtre sous haute surveillance 1 juin 2012

Posted by Acturca in Art-Culture, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) vendredi 1 juin 2012, p. 21

Brigitte Salino, Istanbul (Turquie) Envoyée spéciale

Face à un gouvernement qui veut « moraliser » la scène, comédiens et metteurs en scène font de la résistance.

D’une certaine manière, la 18e édition du Festival de théâtre d’Istanbul ne pouvait pas mieux tomber. Elle a commencé le 10 mai, soit quelques jours après qu’une manifestation a réuni des centaines d’acteurs, auteurs, metteurs en scène… protestant contre la menace lancée par le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, de privatiser les théâtres d’Etat et ceux de la municipalité d’Istanbul, financés par les fonds publics.

L’affaire avait éclaté à la suite d’un article de l’éditorialiste du quotidien islamiste Zaman consacré à Obscénités secrètes, une comédie politique sur la dictature de Pinochet. Tout en reconnaissant ne pas avoir vu la pièce, qui avait déjà été jouée plus de soixante-dix fois, le journaliste l’accusait de tous les maux, en premier lieu de « vulgarité entre les mains de l’Etat » (Le Monde du 11 mai).

Kadir Topbas, le maire d’Istanbul, en a profité pour faire savoir que désormais le répertoire et le contenu des pièces jouées dans des salles municipales seraient soumis aux fonctionnaires. M. Erdogan l’a soutenu dans sa décision de changer les règles en « moralisant » les scènes : « Nous financerons les pièces si le texte nous plaît », a déclaré le premier ministre. D’où la manifestation de début mai. Evidemment, quelques centaines de gens dans les rues stambouliotes, c’est une larme dans le Bosphore, quand on sait que la ville compte 15 millions d’habitants. Mais cette larme témoigne d’un état de la Turquie aujourd’hui.

Pour Dikmen Gürun, qui dirige le festival depuis 1993, « la situation est sérieuse. M. Erdogan doit savoir, et je suis sûre qu’il sait très bien, que le Théâtre municipal a 98 ans, et qu’il ne peut pas le privatiser ». André Antoine compte parmi les fondateurs de cette institution historique, qui dispose de 10 salles, et accueille 2 000 spectateurs par jour. A côté, il y a le Théâtre national, représenté dans vingt régions du pays et financé lui aussi par l’Etat. A la marge, on compte dans la capitale pas loin d’une centaine de salles privées, qui font du théâtre commercial ou accueillent les 150 troupes indépendantes de la ville.

Il suffit de passer quatre jours à Istanbul, à descendre des ruelles, grimper des escaliers, s’enfoncer dans des sous-sols, et même – ô délice ! – prendre le bateau qui mène d’Europe en Asie, pour mesurer les difficultés et la vitalité de ces troupes, largement représentées au festival, qui a mis cette année l’accent sur la « Nouvelle Vague turque ». Ekip en fait partie. C’est un collectif, fondé en 2010. Ils étaient cinq au départ, ils sont quinze aujourd’hui. Dont Cem Uslu, 29 ans, auteur et metteur en scène de The Party, jouée dans une ancienne salle de billard reconvertie en théâtre il y a un an, et située, par choix, dans un quartier d’affaires où il y a surtout des scènes commerciales.

The Party« traite de la petite bourgeoisie, de ses haines, ses violences et ses renoncements », dit Cem Uslu, dont une des deux précédentes pièces a été présentée au Théâtre national. Il ne gagne évidemment pas pour autant sa vie comme auteur. Il ne la gagne d’ailleurs pas du tout avec Ekip. Comme tous les membres du collectif, il travaille à côté, fait du doublage et joue dans des séries télévisées, dont le succès en Turquie pousse de plus en plus de jeunes à se tourner vers la formation ou l’activité d’acteur. Selon Cem Uslu, il y aurait environ 3 000 comédiens, professionnels, élèves ou amateurs à Istanbul. Une majorité écrasante ne vit pas de son métier.

Sahika Tekand, à elle seule, fait travailler en permanence quarante-cinq comédiens dans la compagnie qu’elle a fondée il y a vingt-cinq ans. Cette femme est à la fois une figure du théâtre turc et un personnage. Elle dirige une toute petite salle, « sans subventions, parce que je veux rester indépendante », dit-elle. L’argent vient d’ateliers qu’elle dirige et des tournées des spectacles qu’elle crée, en restant fidèle à une ligne : « Depuis mes débuts, je me bats avec le fait que la frontière entre l’art et la vie est devenue floue. Et je pense que la vie n’est pas un jeu. » Cette année, elle a choisi de mettre en scène Play-Comédie, de Beckett, dont elle est familière. Et ce fut l’une des bonnes surprises du festival, plus heureux, aux yeux français, en matière humaine qu’artistique.

Sahika Tekand a inventé une méthode de jeu sophistiquée, qui met en valeur la dimension ironique et cruelle qu’elle veut donner aux trois personnages de la pièce, joués par quinze acteurs. « Ce sont des petits-bourgeois qui s’adressent à tout le monde et parlent de la mort. Mais pour nous, en Turquie, au XXIe siècle, la mort est un sujet très dynamique ! », explique-t-elle dans un grand éclat de rire.

 

« Depuis mes débuts, je me bats avec le fait que la frontière entre l’art et la vie est devenue floue »
Sahika Tekand directrice de compagnie

Pour les Kurdes, c’est une autre histoire : la mort s’inscrit dans la nuit de leur histoire tourmentée, comme ils l’ont montré avec une adaptation touchante d’Antigone, de Sophocle. Le spectacle a été créé en février au Théâtre municipal de Diyarbakir, une ville de plus de 800 000 habitants, dans le sud-est du pays, où les rares Turcs sont des fonctionnaires envoyés par Ankara, la capitale.

« Nous jouons en kurde, parce que nous voulons faire vivre la langue de notre peuple, et développer sa culture », déclare le directeur artistique du Théâtre municipal. Antigone est l’une des rares pièces du festival qui ne soit pas une création. La direction en a choisi plus de quarante, cette année, pour fêter les 40 ans de la fondation IKSV, créée en 1973 par le docteur Nejat F. Eczacibasi, héritier d’une grande famille de pharmaciens. Cette fondation, qui organise plusieurs festivals, accorde 1,5 million d’euros à la biennale de théâtre. En Turquie, où 0,2 % du budget de l’Etat est consacré à la culture, elle joue le rôle d’un ministère bis. Et sa voix se fait entendre : « Nous avons créé une plate-forme de discussion pour essayer de trouver un nouveau modèle d’organisation du théâtre, avec tous les acteurs du secteur, ministère compris, pour répondre de manière constructive aux projets de M. Erdogan », confie la directrice du festival, Dikmen Gürun.

Le collectif Altidan Sonra Tiyatro, lui, répond avec A Carefree Play (« Une pièce insouciante »). « Altidan Sonra Tiyatro », cela veut dire « théâtre après 6 heures ». Issus de l’Université technique, ses membres ont choisi d’être d’abord ingénieurs ou architectes, et de se retrouver le soir pour jouer. En vertu d’un principe : ne percevoir aucun revenu du théâtre. « Si le théâtre devient une source d’argent, cela peut influer sur les choix artistiques », dit Yigit Sertdemir, avant d’ajouter, entre réalisme et fatalisme : « Et puis, de toute façon, on ne gagne pas d’argent avec… »

Située près de la place Taksim, au coeur d’Istanbul, la salle d’Altidan Sonra Tiyatro est aménagée à l’étage, dans un ancien magasin. Pour A Carefree Play, deux gradins se font face : ceux du public, et ceux de « spectateurs », qu’on voit réagir à un spectacle dont on ne sait rien. Il n’y a pas un mot. Mais un jeu, burlesque et irrésistiblement drôle, qui renvoie un miroir des attitudes et des réactions de chacun face au théâtre. Au début, les « spectateurs » de A Carefree Play prennent leur programme, le regardent et le tournent vers le public, qui s’attend à lire le titre d’une pièce. Mais non. Il y a juste ces mots : « La liberté, pas la peur. »

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