jump to navigation

L’insolente pleine forme de la Turquie 7 juin 2012

Posted by Acturca in Economy / Economie, EU / UE, Turkey / Turquie.
Tags:
trackback

Trends/Tendances (Belgique) 7 juin 2012, p. 58

Delphine Nerbollier

Alors que l’Europe peine à trouver une issue à la crise, du côté du Bosphore l’autosatisfaction est de mise. En effet, les chiffres de l’économie turque peuvent donner le tournis. L’atterrissage sera-t-il d’autant plus violent ?

Tirer les leçons du passéLa reine Istanbul Daikin, Godiva, etc. «Considérer d’autres marchés»Une bulle prête à éclater ?

«Bien sûr, la crise chez nos voisins aura des incidences sur notre économie mais elles seront limitées, assure le vice-Premier ministre Ali Babacan. La Turquie a su faire des réformes à temps, avant 2008. Même s’il reste beaucoup à faire, elles ont protégé notre pays de la crise.»

Il faut dire qu’Ankara présente des données macroéconomiques à donner le tournis à ses voisins européens. Certes, l’économie s’est contractée de 4,7 % en 2009, frappée par la crise en Europe, mais dès 2010 elle a renoué avec des taux de croissance record (+8,9 % en 2010 et +8,5 % en 2011) qui l’ont placée juste derrière la Chine. Et si les prévisions pour 2012 sont à la baisse – le gouvernement table sur 4 % de croissance du PIB et le FMI sur 2,3 % – elles restent bien supérieures à celles de la zone euro (-0,3 % selon la Commission européenne).

Ces performances impressionnent d’autant plus que le pays a été frappé en 2001 par une crise financière qui a laminé son système bancaire et monétaire. Privatisations, règlementations, lutte contre l’inflation, introduction en 2005 de la nouvelle livre turque qui s’est dotée en 2012 d’un nouveau symbole (), le système a été entièrement remanié grâce aux aides du FMI et de la Banque mondiale. Sans parler de la stabilité politique liée à l’arrivée au pouvoir en 2002 du parti conservateur musulman AK Parti.

«Nous avons su tirer les leçons de cette période de crise, explique Ali Babacan. Notre système bancaire est solide, avec une bonne capitalisation et pas d’actifs toxiques, ajoute Civil Varol, directeur général de la banque TEB (filiale de BNP Paribas depuis 2005). Notre système bancaire a été réinitialisé après la crise de 2001, un mécanisme de régulation a été établi, la banque centrale est relativement indépendante. Les autorités et les banques ont su travailler en équipe. Les résultats sont là.»

Sixième économie du Vieux Continent et 16e mondiale, le pays souhaite atteindre la 10e place d’ici 2023, date du centenaire de la République, avec un PIB par habitant de 25.000 dollars (contre 3.000 dollars en 2002 et 10.000 en 2010). Par ailleurs, les autorités turques se targuent de respecter les critères du traité de Maastricht avec un déficit public inférieur à 3 % et une faible dette publique (42,4 % du PIB en 2011). Tout en continuant à investir dans les autoroutes, ponts et autres canalisations, la Turquie a annoncé vouloir payer la totalité de ses dettes au FMI en avril 2013. Quant aux privatisations, elles se poursuivent dans le secteur du gaz, de l’électricité et des transports. Souvent critiqué pour sa folie des grandeurs, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a promis d’ici trois ans la construction d’un canal maritime parallèle au Bosphore, à Istanbul. Avec l’apparition tous azimuts de gratte-ciels et le boom des centres commerciaux, cette mégapole de 13 millions d’habitants symbolise à elle seule le dynamisme économique du pays et se rêve en centre financier international. En effet, Istanbul concentre 27 % du PIB turc, 38 % de la production industrielle du pays et a battu en 2011 un record avec une hausse de 110 % des investissements directs étrangers.

Pour Steven Braekeveldt, CEO d’Ageas Europe, la Turquie est «l’un des marchés les plus prometteurs» pour le secteur de l’assurance. En juillet 2011, le bancassureur belge a acquis 31 % d’Aksigorta, spécialisé dans les assurances non-vie. «Les prévisions pour le marché de l’assurance en Turquie sont très bonnes, de l’ordre de 17 % de croissance sur les cinq prochaines années, explique Steven Braekeveldt qui pointe aussi un taux de pénétration quasi nul, de l’ordre de 1 %. La Turquie est en train de créer une richesse incroyable surtout quand on la compare avec l’Europe.»

Sans surprise, ce pays aiguise l’appétit des entrepreneurs belges, tels Daikin qui a acheté l’an dernier l’entreprise de climatiseurs Airfel, ou encore le groupe énergétique Hamon présent sur plusieurs projets dans la région d’Izmir. Au total on compte près de 360 sociétés belges installées en Turquie et des échanges commerciaux en constante hausse depuis 2001 entre les deux pays (6,4 milliards de dollars en 2011 en faveur du Royaume) qui ont fait passer la Belgique du 25e au 11e partenaire commercial de la Turquie. «La Turquie est chaque jour un peu moins méconnue. Elle était synonyme de vacances mais c’est en train de changer», explique Frank Murari, conseiller économique et commercial pour la Wallonie à l’ambassade de Belgique à Istanbul. Ce dernier note le «niveau de concurrence» et la «qualité technologique remarquable» des entreprises turques, la proximité géographique du pays et sa connaissance des normes et méthodes européennes. La Turquie fait en effet partie de l’Union douanière depuis 1996 et négocie depuis 2005 pour son entrée dans l’Union européenne.

Quant aux entreprises locales, elles souhaitent entrer dans la cour des grands et se montrent de plus en plus actives à l’étranger, réussissant certains beaux coups. En 2007, le géant de l’agroalimentaire Ulker a acquis le chocolatier belge Godiva pour 850 millions de dollars et fait son entrée dans la confiserie haut de gamme. «Ulker est désormais actif en Chine et au Japon grâce à Godiva qui y était très bien implanté», explique Cem Karakas, le CEO d’Ulker. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. En 2011, le groupe Yildirim a investi 365 millions d’euros dans l’armateur français CMA-CGM. «Pour devenir la 10e économie mondiale, il faut, comme nous, investir à l’étranger, explique Robert Yüksel Yildirim, le président du groupe. Mais cela va être difficile, il faut travailler et encore travailler.»

L’hyperactivité du gouvernement turc a ouvert un véritable boulevard aux groupes industriels familiaux comme Yildirim. Afrique noire, Asie, Amérique latine, Moyen-Orient, le pays joue la carte de la diversification de ses échanges via une politique étrangère à «360 degrés», à l’ouverture d’ambassades et au développement de sa compagnie Turkish Airlines. Résultat : si l’Union européenne reste son principal partenaire commercial, la part de ses échanges avec celle-ci est passée de 56 % en 2002 à 46 % en février 2012. «La diversification de nos échanges ne signifie pas que nous nous éloignons politiquement de l’Europe», nuance le ministre des Finances Mehmet Simsek qui insiste sur la nécessité de «considérer d’autres marchés», notamment en période de crise. Pour Martin Raiser, directeur des opérations de la Banque mondiale pour la Turquie, l’Europe et l’Asie centrale, cette diversification est «une nécessité pour ce pays qui n’est pas un marché si grand que cela et qui doit donc exporter». Booster les exportations est l’un des objectifs du gouvernement qui vise 500 milliards de dollars d’exportations en 2023 contre 134,6 milliards en 2011.

«Il est extrêmement rare de trouver un pays avec un tel positionnement géographique et qui entretienne de bonnes relations avec la plupart de ses voisins, estime Maarten van Oirschot, directeur général d’UCB pour la Turquie, le Moyen-Orient et l’Afrique. Evidemment cela favorise le business.» A l’instar de nombreuses multinationales telles que Coca-Cola ou Microsoft, le géant pharmaceutique belge a choisi Istanbul comme base régionale pour une zone allant de l’Afrique au Moyen-Orient. «Notre but est de produire en Turquie pour l’ensemble de ces pays, confirme Maarten van Oirschot. La population turque vieillit et s’enrichit, cela fait une bonne base pour le secteur pharmaceutique.» Toutefois ce secteur, très encadré par l’Etat qui applique une stricte politique des prix, reste l’un des moins accessibles aux investisseurs étrangers. «Les possibilités de recherche et de développement y sont limitées, concède Maarten van Oirschot. Habituellement nous consacrons 25 % de nos revenus à la R&D mais avec des prix aussi faibles en Turquie nous ne le pouvons pas. C’est un marché plein de défis.»

A l’ambassade de Belgique, Frank Murari, avance toutefois que la success story turque n’est pas garantie. Le pays divise en effet depuis des mois les spécialistes qui prédisent une chute violente de cette économie en surchauffe, très dépendante des capitaux étrangers, et ceux qui annoncent un atterrissage en douceur. Le déficit des comptes courants, qui a frôlé les 10 % l’an dernier et devrait revenir à 8 % en 2012, reste le principal talon d’Achille de cette économie basée sur une forte demande interne (près de la moitié des 74 millions d’habitants a moins de 25 ans), une forte dépendance en matière d’énergie fossile et de fonds extérieurs et une faible productivité. En mai, l’agence de notation Standard & Poor’s a ainsi abaissé la perspective de la note BB de la Turquie de «positive» à «stable», estimant que les besoins de financements extérieurs d’Ankara atteindront 142 % des recettes des comptes courants cette année.

Martin Raiser, directeur des opérations de la Banque mondiale pour la Turquie, se veut toutefois optimiste. «Je crois que la Turquie entame un soft landing. C’est un pays discipliné qui veut et va converger vers l’Union européenne. Sa proximité avec celle-ci est une bonne chose d’autant que, d’après moi, l’UE va se remettre de la crise. La Turquie maintient une stricte politique fiscale et a raison de vouloir faire partie des 10 premières économies mondiales d’ici 2023. Mais elle doit prouver que sa croissance est durable.» Martin Raiser énumère les faiblesses de la Turquie : une inflation forte (10,45 % en 2011), un faible niveau d’éducation, une faible participation des femmes et des jeunes au marché du travail, un taux de chômage proche de 10 % et d’importants déséquilibres régionaux. Dans son classement Doing Business, la Banque mondiale a par ailleurs placé la Turquie au 71e rang mondial, derrière le Kazakhstan, arguant d’un droit du travail rigide et d’une réglementation changeante. Quid aussi du manque criant de capitaux propres ? «Pour assurer une croissance durable, des investissements sont nécessaires. Il faut accroître les fonds propres», conseille Martin Raiser. Les autorités viennent de lancer un programme en ce sens notamment pour faciliter les retraites individuelles.

«Notre économie se rééquilibre, assure Mehmet Simsek, ministre des Finances. Nous désirons la baisse du déficit du compte courant mais cela prendra du temps. Pour cela, nous transitons d’une économie basée sur l’énergie fossile à une autre basée sur le renouvelable et le nucléaire.» En même temps, Ankara tente de freiner les importations et d’attirer les investissements directs étrangers (13 milliards de dollars en 2011), certes en hausse (+74 % en 2011) mais que certains estiment trop faibles. Quant au ralentissement de l’économie attendu pour 2012, Ankara assure qu’il était «désiré». «Pour réussir notre atterrissage en douceur nous devons nous satisfaire d’une croissance raisonnable», justifie Mehmet Simsek.

Les entrepreneurs belges ont compris l’intérêt de ce marché de 74 millions d’habitants, jeune et avide de consommer. C’est aussi le cas des personnalités politiques qui se succèdent sur les rives du Bosphore telle Ingrid Lieten, vice-ministre-présidente de la Région flamande qui y a passé une semaine en mai. En octobre, ce sera au tour du prince Philippe de faire le voyage pour une mission économique avec 300 entrepreneurs.

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :