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La Russie et le défi de l’Islam 16 juillet 2012

Posted by Acturca in Caucasus / Caucase, Central Asia / Asie Centrale, Middle East / Moyen Orient, Russia / Russie, USA / Etats-Unis.
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Le Figaro (France) no. 21136, lundi 16 juillet 2012, p. 23

Hélène Carrère d’Encausse, de l’Académie française

Pour l’historienne, le soutien de Vladimir Poutine à la Syrie s’explique par sa perte d’influence en Asie centrale, au bénéfice des États-Unis.

L’opinion internationale – chefs d’État et sociétés confondus – s’étonne et s’irrite de la prudence russe en Syrie, mais elle ignore quels défis voit surgir Moscou à sa périphérie méridionale, aux abords du monde musulman. Pourtant ce défi, tout autant que le souvenir amer de la guerre en Libye, peut conforter Vladimir Poutine dans son refus de modifier radicalement son attitude en Syrie.

Ce qui inquiète la Russie en ce début d’été, c’est sa position dans son « étranger proche », là où l’Islam domine. Pour le comprendre, il faut rappeler quelques faits. En 1992, la Russie, qui s’était volontairement séparée de son Empire mais qui voulait maintenir des liens privilégiés avec les États devenus indépendants et créer un espace post-impérial protégé des influences extérieures – américaines avant tout -, avait mis sur pied la CES (Communauté des États indépendants) et une organisation de sécurité qui prendra au début de ce siècle le nom d’« Organisation du traité de sécurité collective » (OTSC). Cette dernière, rassemblant à l’origine huit États, Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Arménie, Azerbaïdjan, et, deux ans plus tard, la Géorgie, aurait dû être, Vladimir Poutine l’a espéré, « l’Otan de l’étranger proche » reconnue comme telle par l’alliance occidentale.

Les crises n’y ont pas manqué. La Géorgie et l’Azerbaïdjan ont quitté l’alliance pour fonder en 1997 une sorte de contre-CEI avec l’Ukraine, la Moldavie puis, deux ans plus tard, l’Ouzbékistan ; réunion d’États appelée Guam, qui recherchait le soutien américain.

Que la Géorgie, d’emblée hostile à la Russie et depuis la guerre de 2008 amputée par elle d’un cinquième de son territoire, s’élève contre Moscou, que l’Azerbaïdjan ne puisse s’accommoder de figurer dans le même ensemble que l’Arménie alors que les sépare l’interminable conflit du Haut-Karabakh, cela est aisé à concevoir et la Russie paraît s’en accommoder. Mais le défi aujourd’hui vient de l’Ouzbékistan et il est autrement grave et lourd de conséquences, car cet État est avec le Kazakhstan le plus important de l’Asie centrale. Par sa population, près de 30 millions d’habitants. Par sa prospérité fondée sur le coton et le gaz. Surtout par son poids politique et stratégique. C’est un centre prestigieux du monde musulman que des mouvements extrémistes rêvent de transformer en grand califat ou lieu de la renaissance du pouvoir islamique dans le monde turc et caucasien. Enfin, ce pays est limitrophe de l’Afghanistan et proche de la Caspienne, donc de l’Iran.

En 1999 déjà, l’Ouzbékistan avait quitté l’alliance chapeautée par la Russie. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, basé en Afghanistan, menaçait alors de renverser le régime, et son président, Islam Karimov, demanda l’aide de la Russie. Mais celle-ci, empêtrée dans la crise financière venue d’Asie et dans la transition post-eltsinienne, ne bougea pas. Karimov rompit alors avec l’alliance, se tourna vers les États-Unis, mettant à leur disposition la base militaire de Karchi, ce qui assurait leur présence en Asie centrale.

Pour la Russie, qui tient l’Asie centrale pour sa zone d’influence, le défi était de taille et Poutine se dépensera ensuite sans compter pour se réconcilier avec Karimov. Les circonstances l’y aideront. En 2005, l’une des principales villes d’Ouzbékistan, Andijan, sera secouée par de violentes manifestations populaires que les Occidentaux, convaincus d’y voir une nouvelle « révolution de couleur », soutiennent et s’indignent de la répression impitoyable conduite par Karimov. Ils dénoncent « les massacres de démocrates » et « l’écrasement de la révolution démocratique ». Mais la Russie et la Chine prennent la défense de Karimov. La rupture entre l’Ouzbékistan et les États-Unis en découlera. L’Ouzbékistan rejoint aussitôt « l’Otan de l’étranger proche » et exige des Américains qu’ils libèrent la base de Karchi. Pour autant Karimov manifestera toujours peu d’égards pour son grand allié russe, participant rarement aux réunions de l’alliance, protestant contre tous les projets destinés à la renforcer et jouant un remarquable jeu de bascule entre Moscou et Pékin au sein du groupe de Shanghaï.

Ces tiraillements constants ne permettaient cependant pas de prévoir le coup de tonnerre de la fin du mois de juin 2012. L’annonce soudaine et désinvolte par Tachkent à l’OTSC, par une simple note, de son retrait de l’alliance. À première vue, cet acte répété peut sembler peu significatif. Mais l’on n’est plus en 1999, la situation de toute la région est bouleversée et la décision ouzbèke peut avoir des conséquences considérables pour l’Asie centrale et les relations entre la Russie et les États-Unis.

C’est la situation de l’Afghanistan qui donne la mesure du changement géopolitique. Les États-Unis et l’Otan préparent le retrait de leurs troupes de ce pays. Mais Washington n’entend pas pour autant quitter la région, tout au contraire. Il a déjà été suggéré aux pays voisins de l’Afghanistan qu’on leur donnerait les armements et les équipements techniques qui en seraient enlevés. L’Ouzbékistan figure au premier rang des bénéficiaires de ces transferts et il s’est dit prêt en échange à mettre de nouveau la base de Karchi à la disposition des États-Unis.

Pour la Russie, ce retour des États-Unis en Asie centrale, dans sa zone d’influence, est le défi qu’elle a toujours tenté de prévenir. En l’occurrence, l’Ouzbékistan peut n’être que le premier échelon du déploiement de bases américaines en Asie centrale après le retrait d’Afghanistan. Washington tente actuellement de convaincre le Kazakhstan de lui laisser utiliser le port d’Aktaou, pour l’instant sans succès, et nourrit un projet semblable au Tadjikistan. En Azerbaïdjan, la présence américaine est déjà assurée. Pour séduire les pays de la région, Washington dispose d’arguments puissants. La mise à leur disposition d’armements qui les rapprocheront de l’Otan. Et aussi un argument politique : le soutien américain aux despotes en place. Les révolutions arabes, qui ont emporté des chefs d’État autoritaires, incitent leurs émules d’Asie centrale à souhaiter des alliances solides, des soutiens ou du moins une neutralité occidentale pour sauver une stabilité politique que la Russie ne suffit plus à garantir.

Pour les États-Unis, l’enjeu dépasse de loin l’Ouzbékistan ; c’est l’Iran qui est dans leur ligne de mire. Il leur faut constituer un réseau de bases solides tout autour de l’Iran. L’évacuation de l’Afghanistan, si elle n’est pas accompagnée d’une recomposition de la présence de l’Otan dans la région de la Caspienne et de l’Asie centrale, laissera l’Iran en position de force. Pour y remédier, Washington doit trouver de nouveaux alliés, les rassembler et les rassurer sur la stabilité des régimes existants. Pour contrer l’Iran, le prix n’est pas excessif. Mais pour la Russie, qui voit une fois encore se défaire l’alliance que, telle Pénélope, elle n’a cessé de retisser, la désertion ouzbèke est un coup très dur. Durant ses deux premiers mandats, Vladimir Poutine s’est attaché, avec un certain succès, à écarter les États-Unis de l’étranger proche. La défection du plus puissant de ses alliés augure mal de la survie de l’ensemble et plus encore du projet d’Union d’Eurasie dont il a fait, à l’aube de son nouveau mandat, la ligne de force de sa politique étrangère.

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