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Lettre à mes « compagnons de crime » : y a-t-il quelqu’un là-bas ? 11 septembre 2012

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
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l’Humanité (France)  mardi 11 septembre 2012, p. 22

Par Soner Yalçin, journaliste, emprisonné à Istanbul depuis le 14 février 2011

lll combien de temps le journaliste turc Soner Yalçin va-t-il encore rester en prison ?

De temps en temps dans ma cellule, où l’eau est coupée dix-sept heures sur vingt-quatre, où la lumière n’est jamais éteinte et où je suis observé nuit et jour par deux caméras, je me surprends à me poser à moi-même la question à haute voix : « Y a-t-il quelqu’un là-bas ? »

Je suis détenu dans l’attente d’un procès depuis près de deux ans à la prison de Silivri, à Istanbul. Je ne sais pas combien de temps va durer la procédure judiciaire et je crains d’être déjà condamné à l’oubli. Tout cela m’arrive car j’ai commis le crime majeur : de penser et d’être journaliste.

Je m’appelle Soner Yalçin. J’ai quarante-sept ans et je suis journaliste depuis vingt-cinq ans. J’ai dirigé de grands journaux et des chaînes de TV turques. Dernièrement, j’étais journaliste au quotidien Hürriyet. J’ai écrit douze ouvrages. Je suis un auteur populaire en Turquie, tous mes livres ayant été tirés à plus de 100 000 exemplaires. J’ai créé le site d’information OdatTV. J’ai consacré toute ma vie professionnelle à des recherches sur l’histoire récente de mon pays et j’ai écrit sur les affaires de meurtres perpétrés par des tueurs non identifiés, sur des organisations illégales opérant au sein de l’État, sur les gangs, les mafias et les factions religieuses extrémistes.

J’ai été menacé de mort en raison de mes écrits. J’ai dû me cacher pendant des mois, mais j’ai continué à écrire la vérité. J’ai témoigné devant la Cour de Strasbourg et devant les commissions du Parlement turc qui enquêtent sur les liens entre l’État et la mafia.

Je n’ai jamais adhéré à aucun parti politique ou autres organisations, j’ai seulement été membre d’associations professionnelles de journalistes. Je suis connu en Turquie comme journaliste et non pas pour des raisons d’appartenance politique.

Mais malgré cela, je suis détenu, car je suis accusé d’être membre de l’organisation Ergenekon, sur laquelle la justice enquête depuis cinq ans. Quelles preuves ont-ils ? Des documents fournis par la sécurité d’État, des documents Word, découverts dans les ordinateurs d’OdaTV. Mais ce ne sont pas nos documents. Ils ont été postés sur nos ordinateurs à l’aide d’un virus. Nous avons prouvé que ces documents nous étaient faussement attribués grâce à des experts auprès de trois différentes universités turques et à une société américaine spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité. Selon nos hypothèses, un groupe religieux lié à la police serait à l’origine de cette opération.

En fait, la lecture des 134 pages de l’acte d’accusation montre ce qui est réellement derrière ce procès. Le mot « information » est mentionné 361 fois, « livre/écriture » 280 fois, « papier » 53 fois, « interview » 26 fois et « article » 5 fois. Il n’est fait nulle part mention d’arme, de bombe, de meurtre, de protestation dans ce document. Lors de mon interrogatoire, les questions des juges n’ont porté que sur les points suivant : « Pourquoi avez-vous mentionné cette information ? » ou « Pourquoi avez-vous publié cette interview ? » Voilà le crime dont je suis coupable : poser des questions, chercher la vérité, écrire sur des faits réels. En d’autres mots, mon crime est d’avoir fait mon travail.

Mes collègues en Turquie savent très bien que j’ai été jeté en prison par un complot diabolique à mon encontre. Mais ils savent que s’ils écrivent sur mon cas ils seront soit licenciés, soit mis derrière les barreaux. C’est pourquoi je vous écris cette lettre. Dans mon pays, proférer des opinions est encore considéré comme un acte de terrorisme.

Je vous écris cette lettre car je vous considère comme « compagnons de crime ». Nous avons appris de vous les valeurs du siècle des Lumières, de la liberté d’expression et du rationalisme.

N’êtes-vous pas Érasme, Descartes… Camus ? N’êtes-vous pas Giordano Bruno, mort pour avoir défendu ses idées ? N’êtes-vous pas Émile Zola qui a soutenu Dreyfus ? N’êtes-vous pas Theodor W. Adorno, qui a écrit : « Il n’y a pas de vraie vie dans la vie fausse » ?

Chers amis,

Oui, vous êtes mes « compagnons de crime ». Je vous invite à agir. Montrez-moi que je ne suis pas seul et que je ne suis pas voué à être jeté aux oubliettes. Devenez ma voix, soyez mon stylo ! Abattez ces murs de prison construits sur des mensonges.

Dans le cas contraire, depuis ma cellule, où je suis placé intentionnellement en isolement pour que je perde mes qualités humaines, où je me languis de la terre, des fleurs, des arbres et de mon fils qui a douze ans, je vais continuer à crier à haute voix ces mots :

« Y a-t-il quelqu’un là-bas ? »

(Lire également nos informations en page 14.)

Commentaires»

1. « Debout pour le journalisme  le 5 novembre en soutien aux journalistes turcs « ACTURCA - 5 novembre 2012

[…] Yalçin a également rédigé une autre lettre, publiée celle-là par l’Humanité dans laquelle il décrit les terribles conditions de détention de ses confrères journalistes en […]


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