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La Turquie adresse un avertissement musclé à la Syrie 5 octobre 2012

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21205, vendredi 5 octobre 2012, p. 6

Georges Malbrunot

L’aviation et l’artillerie turques ont riposté à des tirs de mortier syriens qui ont tué cinq civils sur son territoire. Alors que le Parlement turc, réuni jeudi en session extraordinaire, a autorisé l’armée à intervenir en Syrie, le pouvoir politique a tenu à apaiser la tension avec Damas. S’exprimant sous couvert d’anonymat, un conseiller du premier ministre Recep Tayyip Erdogan a assuré qu’Ankara ne comptait pas déclarer la guerre à la Syrie, qui venait de présenter ses excuses, via l’ONU. Quelques heures plus tôt, l’armée turque bombardait toutefois des cibles syriennes, identifiées à l’aide de radars, près de Tall al-Abyad, laissant craindre une dangereuse escalade entre les deux pays. Ankara ripostait ainsi à des tirs de mortiers d’origine syrienne, qui avaient coûté la vie mercredi à cinq civils turcs dans la localité frontalière d’Akçakale.

Immédiatement après, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, s’est entretenu par téléphone avec le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et plusieurs chefs de la diplomatie de pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU, qui ont apporté leur soutien à Ankara. Moscou est même allé jusqu’à réclamer de son allié syrien qu’il reconnaisse ce « tragique incident ». « La Turquie ne laissera pas sans réponse de telles provocations du régime syrien contre (sa) sécurité nationale », affirme un communiqué officiel à Ankara.

Mais que peut faire concrètement la Turquie ? Le vote du Parlement se veut surtout un « avertissement » adressé à Damas, avec qui les relations se sont profondément détériorées depuis que le régime syrien s’est lancé dans une répression sanglante de ses opposants. La Turquie, qui accueille des dizaines de milliers de réfugiés syriens, est en pointe dans la lutte pour renverser Bachar el-Assad.

Proche des Frères musulmans, l’un des principaux groupes de l’opposition syrienne, le pouvoir turc laisse passer sur son sol des combattants et des armes destinées aux rebelles syriens, mais pas d’armes lourdes, qui pourraient tomber entre les mains de ses ennemis jurés, les Kurdes du PKK, alliés en Syrie avec de nombreux Kurdes. Au-delà d’un affichage prorévolution, Ankara se montre en effet extrêmement prudent dans sa gestion de la crise syrienne. La Turquie, qui possède plus de 800 kilomètres de frontière commune avec la Syrie, doit compter avec une opinion publique majoritairement hostile à toute intervention militaire en Syrie, ainsi qu’avec une minorité alévi traditionnellement proche des alaouites syriens, la minorité dont est issu Bachar el-Assad.

Le facteur kurde

Mais c’est surtout le facteur kurde qui guide l’action d’Ankara en Syrie. Or, depuis deux mois, les autorités turques s’inquiètent des développements de la situation au nord de la Syrie, où les Kurdes ont pris le contrôle de nombreuses municipalités. Pour la Turquie, les Kurdes syriens du PYD (parti de l’Union démocratique) sont liés au PKK, le Parti des travailleurs kurdes qui a multiplié les attaques ces dernières semaines contre des cibles en Turquie. Ce n’est pas un hasard si cette brusque flambée de violence a été précédée par une série d’accrochages entre Kurdes syriens et militaires turcs le long de la frontière. Mardi, un combattant kurde syrien a été tué et deux autres blessés par des tirs de l’armée turque dans le village de Derbassiyé, dans la province de Hassaka, au nord-est de la Syrie. Membres des « Unités de la protection du peuple », une milice proche du PYD, les trois hommes patrouillaient le long de la frontière. Il s’agissait du premier incident frontalier de ce genre depuis le début du conflit en Syrie.

La mise en garde de l’Iran

« Les Turcs ne supportent pas que les Kurdes syriens aient adopté une stratégie du ni-ni, ni Bachar ni l’Armée syrienne libre », décrypte Khaled Issa, un opposant syrien d’origine kurde à Paris. Ces derniers mois, en effet, les Kurdes ont profité du soulèvement pour repousser les troupes syriennes de leurs bastions, mais ils se sont bien gardés de s’impliquer militairement aux côtés des rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL), qui luttent contre les troupes loyales à Bachar el-Assad. Déjà confronté à un réchauffement de son front intérieur kurde, sans doute alimenté par Damas, Ankara ne peut tolérer la présence à son flanc sud de régions kurdes syriennes, qui serviraient de bases arrière aux Kurdes de Turquie. Une hantise qui rappelle la situation un peu plus à l’est, dans les régions kurdes d’Irak, où Ankara intervient régulièrement militairement contre les poches du PKK local. « La Turquie va faire du chantage sur Damas, comme elle l’a fait dans le passé avec Bagdad », prévient Khaled Issa, qui ne croit pas toutefois à un changement drastique dans la stratégie turque vis-à-vis de la Syrie : poursuite de l’aide aux rebelles, renforcement de la surveillance de la frontière, mais pas d’intervention terrestre.

Ankara s’inquiéterait également de la situation à Alep, dans le nord de la Syrie, où les insurgés ne parviennent pas à avancer. L’attentat suicide commis la semaine dernière dans la ville kurde syrienne de Qamishli – quatre morts – pourrait avoir été téléguidé par les services de renseignements turcs, qui disposent d’un vaste réseau chez leur voisin. Face à Damas, les autorités turques doivent également compter avec l’Iran. Téhéran a fait savoir à Ankara que toute offensive militaire turque en Syrie serait considérée comme le dépassement d’une ligne rouge.

 

L’Otan serre les rangs derrière Ankara

Jean-Jacques Mével, Correspondant à Bruxelles Correspondant à Bruxelles

Une condamnation ferme de la Syrie et, par-dessus tout, la crainte d’un embrasement des frontières. Occidentaux et Européens serrent les rangs derrière la Turquie mais l’inquiétude perce devant l’escalade militaire que pourrait préfigurer la réplique d’Ankara.

L’Otan, dont la Turquie est le pilier oriental, a très vite « condamné avec force » l’agression et exhorté Damas « à mettre un terme à ses violations flagrantes du droit international ». C’est la seconde fois en trois mois que les 28 ambassadeurs du Conseil de l’Atlantique Nord se réunissaient en urgence sur le dossier syrien après invocation, par Ankara, de l’article IV de l’Alliance. Ce texte permet des consultations d’urgence lorsqu’un allié s’estime menacé.

Les mots sont plus clairs que ceux retenus au début de l’été, après qu’un avion turc a été abattu au-dessus de la Méditerranée. Depuis les incidents se sont répétés. Cette fois, c’est différent. Les tirs ont atteint le territoire turc et les victimes sont civiles. La diplomatie turque a donc obtenu « facilement et rapidement » ce qu’elle cherchait à Bruxelles, explique un témoin : une manifestation politique de solidarité entre alliés.

Attente et incertitude

L’Alliance Atlantique est encore loin de voler au secours d’Ankara. L’armée turque n’en a pas besoin et Ankara ne l’a pas demandé, évitant soigneusement le recours à l’article V, la « vraie » clause de défense mutuelle de l’alliance militaire. De son côté, l’Otan craint par-dessus tout d’être indirectement aspirée aux côtés de la rébellion syrienne, suivant le précédent libyen. Son secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, a redit au début de la semaine qu’il n’est pas question d’intervenir. Le message s’annonce identique lors d’un rendez-vous des 28 ministres de la Défense la semaine prochaine. « Ce n’est pas encore le tournant », observe un diplomate de haut rang.

Restent une attente et une incertitude. L’espoir est que la Russie, qui bloque toute ingérence internationale dans la guerre civile syrienne, saisisse enfin l’occasion pour freiner la fuite en avant du régime d’Assad. Moscou et Pékin redoutent peut-être plus que d’autres une internationalisation du conflit. Laurent Fabius a joué sur ce registre hier et espère marquer un point avec la condamnation de Damas au Conseil de sécurité, cette fois sans veto russe ou chinois.

Le suspense porte sur l’attitude de la Turquie dans les jours à venir. Devant ses pairs de l’Otan, dit-on de bonne source, l’ambassadeur turc s’est bien gardé de préciser ce qui allait suivre sur le terrain. Recep Ergogan a-t-il simplement tracé une ligne rouge ? Ou veut-il aller plus loin ? L’UE, dernière à condamner les tirs syriens jeudi, a aussi été la première à appeler « à la retenue », dans les deux camps.

L’Alliance craint par-dessus tout d’être indirectement aspirée aux côtés de la rébellion syrienne, suivant le précédent libyen

 

questions à Dorothée Schmid, Chercheur à l’IFRI

Propos recueillis par Thierry Portes

La Turquie a-t-elle averti la Syrie ou prépare-t-elle une offensive ?

C’est plutôt de l’ordre de l’avertissement. Le gouvernement turc ne pouvait pas faire moins que réagir après la mort de plusieurs de ses ressortissants. Il était sous pression depuis la perte d’un de ses avions, détruit par l’armée de Bachar el-Assad en juin dernier. La grande inquiétude de la Turquie est que la crise syrienne déborde sur son territoire. Pour la Turquie, c’est une ligne rouge à ne pas franchir.

Les représailles conduites sur le sol syrien n’ont pas posé de difficulté à l’armée turque. C’est une action punitive semblable à celles menées, couramment, au Kurdistan irakien. Le Parlement turc a donné son feu vert à de telles opérations « si nécessaire », mais une opération de plus grande envergure est peu probable.

La frontière terrestre avec la Syrie est la plus longue de Turquie ; la stabilité y est un enjeu majeur, mais elle sera très difficile à maintenir face à l’extension des combats côté syrien. La Turquie n’est pas prête à une escalade militaire. Elle ne veut pas faire la guerre, et encore moins intervenir toute seule. Elle cherche depuis le départ à « multilatéraliser » le risque : en dialoguant avec la Ligue arabe, en poussant le Groupe des amis de la Syrie à l’ONU… et elle appelle maintenant à la rescousse ses partenaires de l’Otan.

Sur le dossier syrien, la position turque a-t-elle évolué ?

Pas depuis le premier revirement, tôt effectué par le gouvernement turc. Erdogan et el-Assad, qui passaient pour proches, ne cachent plus leur antagonisme. L’amitié avec la Syrie était naguère vantée en Turquie, elle était la pièce maîtresse de la politique régionale construite à Ankara. Mais Erdogan a sans doute surestimé la puissance de l’opposition syrienne. Le premier ministre turc a peut-être tenté un pari semblable à celui de Sarkozy en Libye.

Le Conseil national syrien s’est constitué à Istanbul, puis l’Armée de libération de la Syrie a trouvé refuge en Turquie pour y organiser ses opérations. Puis sont arrivés les réfugiés, quelque 100 000 personnes vivant dans des camps à la frontière, et au moins 50 000 autres établis essentiellement à Antioche. Sans en prendre réellement conscience, la Turquie a en fait ainsi importé la crise syrienne chez elle.

La question alévi et kurde ne condamne-t-elle pas la Turquie à l’impuissance ?

Concernant les alévis, je ne suis pas convaincue, car il n’y a pas de continuité avec les alaouites de Syrie. La question kurde est, elle, autrement plus dangereuse pour Ankara. Sans qu’il y ait de cause à effet, la répression contre les Kurdes s’est aggravée depuis le début de la crise syrienne, avec la multiplication des opérations du PKK sur le territoire turc. Les bases arrière du PKK au Kurdistan irakien ont été pratiquement détruites par l’armée turque au cours des deux dernières années ; elles risquent aujourd’hui de se reconstituer en Syrie.

Quelles sont les relations aujourd’hui entre l’AKP et l’armée ?

Le pouvoir civil est parvenu ces dernières années à domestiquer le pouvoir militaire. L’armée a perdu beaucoup de terrain sur le plan intérieur. Mais les militaires et le gouvernement sont condamnés à s’entendre si la Turquie veut tenir son rang de puissance dans la région. La crise syrienne permettra-t-elle de restaurer un rapport de confiance entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire ? Ce peut être un déclic.

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