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Derrière le provocateur, un musicien passe-muraille 18 octobre 2012

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) jeudi 18 octobre 2012, p. 30

Marie-Aude Roux

« Ma musique est un pont entre l’Europe et l’Asie. » Cette profession de foi, le pianiste Fazil Say, 42 ans, la martèle sur tous les tons de ses cinquante compositions, arrangements et transcriptions. Fondée sur les principes de la musique occidentale, sa musique s’est emparée des instruments traditionnels et des musiques populaires turques mêlant en un « folklore imaginaire » l’orchestre symphonique, le oud, le tambour darbouka ou la flûte ney comme dans le Konzertstück pour flûte, ney et orchestre de 2011, qui juxtapose en solistes l’instrument de Frédéric II de Prusse et celui des derviches soufis de la confrérie Mevlevi. De même qu’il utilise au sein de symphonies, sonates ou concertos les rythmes impairs d’Europe centrale ou des mélodies issues des vingt-quatre notes de la gamme orientale.

« Le Bosphore dans la tête »

Fazil Say se targue d’avoir apporté Mozart, Beethoven et Schubert aux banlieues défavorisées d’Istanbul ou dans les villes reculées de l’Anatolie, mais il affirme : « J’ai le Bosphore dans la tête. » Et aussi le souci du témoignage et de la narration, qu’il pratique depuis l’âge de 5 ans, improvisant au clavier « ce qu’il a fait à l’école, vu dans la rue ».

Sans doute a-t-il gardé en mémoire les conversations d’artistes et d’intellectuels que recevait son père, Ahmed Say, écrivain engagé et musicologue. Tout comme ce jour de septembre 1980, quand le coup d’Etat des généraux avait dépêché les gendarmes chez eux, et qu’il avait fallu cacher dans son piano d’enfant les livres interdits. Parmi ceux-ci, les ouvrages du poète communiste Nazim Hikmet (1901-1963), dont il mettra les vers en musique, prenant ouvertement le parti des victimes de l’intolérance.

Mais c’est en 2003 qu’il s’attirera définitivement les foudres des conservateurs avec la création d’un requiem à la mémoire du poète ottoman Metin Altiok, mort en 1993 à Sivas (avec 36 autres artistes et intellectuels) dans l’incendie criminel de l’Hôtel Madimak perpétré par des islamistes radicaux. Créée à Istanbul, l’oeuvre a été amputée des images d’archives qui devaient accompagner le concert, avant d’être interdite par la censure. Laquelle s’est étendue rétrospectivement à son premier oratorio Nazim (créé à Ankara en 2001), programmé à la Foire du livre de Francfort en 2008 et finalement retiré de l’affiche sous la pression de barbus et les menaces de mort.

Fazil Say n’a pas fait partie de la programmation officielle de l’Année de la Turquie en France en 2010, bien qu’il soit le seul pianiste turc à faire une carrière internationale. La tenue d’un procès le rendra-t-il plus prudent ? Rien n’est moins sûr : la création de son premier opéra en 2014 à la Biennale de Munich – sur un livret en allemand – s’intitule tout simplement Sivas 93.

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