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Metin Arditi « L’écriture prend toute la place » 23 novembre 2012

Posted by Acturca in Books / Livres, Immigration, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) vendredi 23 novembre 2012, p. LIV10
Le Monde des livres ~ Rencontre

Philippe-Jean Catinchi

Ce Suisse d’origine turque est scientifique, homme d’affaires, mécène – et auteur aussi. D’abord essayiste, il a cédé à la tentation du roman, toujours plus sûrement. « Prince d’orchestre » en témoigne.

Oser le roman a été l’aventure la plus importante de ma vie », confie Metin Arditi, assis dans un fauteuil club du bar d’un grand hôtel parisien où, à cette heure de la journée, le va-et-vient des hommes d’affaires rappelle ce que fut son autre vie, ce qu’elle est toujours. Il vient de publier Prince d’orchestre, le plus sombre de ses livres, somme romanesque qui récapitule son aventure d’écrivain, commencée il y a moins de dix ans. L’occasion d’évoquer avec lui cette audace longtemps refusée et ses multiples existences; son trajet à travers les cultures, les métiers, les oeuvres.

Scientifique et homme d’affaires, il se voyait au mieux comme un essayiste : son regard était déjà affûté, lui qui tempère depuis toujours la tentation de la folle vanité des sphères de la finance et du pouvoir par la pratique quotidienne de La Fontaine. A l’extrême limite, comme un auteur de récits où transmettre ses mémoires croisées (sa famille s’est fixée dans l’Empire ottoman, ouvert aux juifs séfarades chassés d’Espagne en 1492), ses langues plurielles (le « turc étincelant » et l’« espagnol caressant » de sa mère, comme le français qu’utilisaient plus volontiers son père et sa gouvernante) et cet imaginaire oriental qui a servi d’antidote au cartésianisme desséchant de ses études. Mais un jour, passé la cinquantaine, il a sauté le pas et écrit son premier roman, Victoria-Hall. Toute sa fiction intime traverse désormais les histoires qu’il invente.

S’il naît à Ankara, c’est presque en fils d’immigré. Son père avait choisi de s’établir à Vienne où il avait fait ses études et il fallut la montée du nazisme pour que ce socialiste engagé retrouve son pays d’origine. Importateur d’équipements scientifiques suisses, il fait des affaires florissantes mais se défie de la bourgeoisie d’Istanbul et de sa « complaisance ». C’est pourquoi Metin est très tôt envoyé en internat près de Lausanne pour y recevoir une éducation occidentale. Pendant plus de dix ans, il connaît cet exil qu’il vit comme « une déchirure » – il ne revient près des siens qu’une semaine en onze ans – sans en garder aucune rancoeur. « J’ai toujours eu le sentiment que mes parents m’aimaient », se souvient-il.

De l’internat, il garde le souvenir d’une inépuisable ébullition artistique, l’écriture déjà, contes et poèmes, vestiges de son berceau oriental, la musique aussi, qui l’accompagne encore, le théâtre… Autant de feux qui dévorent et servent de substituts à la tendresse maternelle. « Cela m’a sauvé la vie », commente Metin Arditi, sobre toujours, bridé par une formation qui vous apprend le retrait pudique autant que l’autonomie.

Brillant élève, il opte pour la physique, décroche, à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, un diplôme de troisième cycle en génie atomique, épouse une Grecque orthodoxe (dont il aura deux filles, Semely et Jessica), mais échappe au sédentarisme du laboratoire. Cap sur la Californie et l’université Stanford. Deux ans au service de l’entreprise de conseil McKinsey lui donnent le goût des affaires. Et, dès son retour en Suisse, en 1972, il connaît une ascension trop rapide pour le petit monde genevois, qui doit se résigner à l’admettre. Un des premiers articles qui lui sont consacrés titre alors : « Promoteur mais cultivé ».

En marge des fondations de la Codev ou de la Financière Arditi, il n’oublie pas son engagement de pédagogue et de mécène. La Fondation Arditi, qu’il crée en 1988, prime des étudiants particulièrement créatifs de Genève et Lausanne. Cette passion de la transmission le conduit à soutenir les jeunes musiciens et lorsque, en 1996, il est coopté au bureau de la fondation de l’Orchestre de la Suisse romande, il poursuit la même politique d’encouragement. Jusqu’à lancer en 2009, avec le poète et essayiste palestinien Elias Sanbar, Les Instruments de la paix, fondation destinée à favoriser sans distinction l’éducation musicale des jeunes Israéliens et Palestiniens.

Le « culte de l’excellence » qui l’anime va finalement lui offrir une chance plus personnelle. En 1995, il est en effet invité à jouer le rôle du candide parmi les universitaires, lors d’un colloque organisé par son ami Michel Jeanneret sur La Fontaine, pour le tricentenaire de la mort du fabuliste. Deux ans plus tard, son propos est devenu un livre, publié chez Zoé (Mon cher Jean… De la cigale à la fracture sociale). Le goût de l’écriture l’a rattrapé. « Ça prend toute la place », s’effraie-t-il avec délectation.

Pour son deuxième essai, sur Machiavel, il sollicite l’avis d’une amie, la philosophe suisse Jeanne Hersch, qu’il avait rencontrée près de dix ans plus tôt pour définir, dans le cadre de sa fondation, un prix d’éthique. En était née une intimité intellectuelle qui émerveille encore aujourd’hui l’écrivain, douze ans après la disparition de son amie : « Je lui dois tout. » Commentant le manuscrit, Jeanne Hersch lance, laconique : « Il vous faut constituer de la pulpe. » Elle ajoute : « Lisez un roman. » Et la philosophe de lui recommander L’Idiot de Dostoïevski. « J’aimais écrire, mais j’étais sans bagage littéraire. Et je trouvais trop futile le genre romanesque pour y perdre mon temps. En fait, au manque de pratique s’ajoutait le manque de courage, sans doute. » Suivant à la lettre la prescription de son amie, il ose bientôt le récit (La Chambre de Vincent, Zoé, 2002), abandonne même l’essai (après Le Mystère Machiavel, Zoé, 1999, et Nietzsche ou l’insaisissable consolation, Zoé, 2000). La tentation du roman se précise. Mais que raconter ?

Un jour, dans la librairie Payot Rive gauche de Genève, Metin Arditi tombe sur la biographie de Proust par Jean-Yves Tadié (Marcel Proust, Gallimard, 1996). « J’ai été ébloui par le style, vif et cinématographique, savant et souriant. » Il a le sentiment de tenir son sujet en découvrant une anecdote : la rencontre fortuite, à l’automne 1910, dans une gare, entre Kafka, de passage à Paris, et Proust en repérage pour une réécriture de Jean Santeuil… Il apprendra ensuite, de livre en livre, à prendre toujours plus de risques, puisant en lui-même la matière de ses histoires. L’écriture, dit-il, doit « laisser sourdre le subconscient ».

Pour autant, l’homme d’affaires reste aux commandes. Son goût du récit ne l’affranchit pas du souci de celui pour qui il écrit. « Il faut mériter son lecteur. » Respecter le pacte tacite qui vous lie à lui. « Ne jamais confondre profondeur et lourdeur. Comme en musique. Dans l’idéal, le lecteur doit être happé, prêt à toutes les surprises, même les plus insensées. » Et Metin Arditi d’évoquer Gregor Samsa, dont on admet la métamorphose, tant le drame nous entraîne. Kafka encore…

Mais l’écrivain lui-même doit parfois se laisser emporter. Comment, sans cela, inventer des personnages aussi vrais, pour lui, que ceux de la vie réelle ? « Je leur suis terriblement attaché. Je me souviens que j’ai pleuré à l’idée de devoir abandonner, au terme de Victoria-Hall, une Triestine délicate, d’un autre âge… » Certains reviennent d’un roman à l’autre, notamment dans ce Prince d’orchestre qui croise bien des pistes entrevues depuis huit ans, comme si cet univers romanesque possédait ses lois propres, qui le poussaient à se complexifier toujours davantage. L’audace n’a pas été vaine : en ajoutant à toutes ses curiosités celle de son propre imaginaire, Metin Arditi a su faire naître un monde qui lui est propre, quelque part entre la fable orientale et l’esprit Mitteleuropa.

Prince d’orchestre, de Metin Arditi, Actes Sud, 372 p., 21,80 €.

 

Parcours

1945 Metin Arditi naît à Ankara (Turquie).
1968 Il devient citoyen helvétique.
1986 Il fonde la Financière Arditi (investissements immobiliers).
2000 Les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande le choisissent comme président.
2004 Victoria-Hall (Pauvert), premier roman.
2011 Le Turquetto (Actes Sud), Prix Jean-Giono et Page des libraires.

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