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En Turquie, découverte d’un fleuve détourné par le roi Crésus en 550 av. J.-C. 26 février 2013

Posted by Acturca in Academic / Académique, France, History / Histoire, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21326, mardi 26 février 2013, p. 11
Sciences

Yves Miserey

Un géologue français a mis au jour un tunnel de 177 m de long dont Hérodote attribuait la paternité à Thalès.

Archéologie. « Je viens d’explorer un incroyable souterrain en Turquie, dans la région de la Cappadoce. Il s’agit d’un ouvrage de dérivation d’un fleuve majeur pour y aménager un gué et permettre son franchissement. C’est probablement celui qu’Hérodote a décrit et attribué à Thalès, et par lequel le roi Crésus serait passé pour attaquer son voisin perse Cyrus II en 550 avant J.-C. », explique Éric Gilli, karstologue, spéléologue et professeur à l’université Paris-VIII.

Le spéléologue Éric Gilli dans le souterrain qu’il a découvert. Il avait repéré les deux entrées du tunnel en 1984, lors d’un de ses nombreux voyages dans la région.

Le souterrain est creusé au pied d’une petite montagne qui borde le Kizilirmak, le plus grand fleuve turc qui portait le nom d’Halys pendant l’Antiquité grecque. Ses dimensions sont impressionnantes : 9 mètres de large et 177 m de long. « J’ignore quelle est la hauteur de l’ouvrage car le sol est recouvert de sable de rivière. Elle est supérieure à 2 m, probablement 4 m. Les travaux de creusement ont été titanesques », souligne le chercheur. Ils ont nécessité, selon ses premières estimations, le déplacement de 12 800 tonnes de matériaux.

Le souterrain forme un demi-cercle presque parfait. Le fleuve s’engouffrait par une ouverture et ressortait par l’autre (voir schéma). L’eau a dû couler dans le tunnel pendant une longue période compte tenu de l’épaisseur des sédiments et de l’érosion des parois. « Dans les endroits qui n’ont pas été érodés par le courant du fleuve, on voit encore les marques des pics et les niches où étaient posées les lampes à huile », indique Éric Gilli. Il ne fait pas de doute pour lui que le tunnel a été fait par l’homme même s’il n’exclut pas que ses concepteurs ont pu observer localement un court-circuit hydraulique naturel et décidé de l’agrandir.

« En Cappadoce, les gens ont toujours eu l’habitude de creuser des habitations troglodytes »                                   Éric Gilli, spéléologue

Cette découverte soulève plusieurs questions. La première : pourquoi l’armée de Crésus n’a-t-elle pas construit un pont pour traverser le fleuve ? Parce que les tufs volcaniques de Cappadoce sont très friables. Les tufs ne sont pas assez solides pour servir de matériaux de construction et donc inadaptés à la construction d’une arche de grande portée. « En Cappadoce, les gens ont toujours eu l’habitude de creuser des habitations troglodytes », souligne en plus Éric Gilli.

Cette partie de la Turquie est recouverte de roches volcano-sédimentaires déposées sur de grandes superficies lors des éruptions du mont Argée (Erciyes en turc). Il existe plusieurs villes et villages troglodytes dans la région. Là-bas, creuser la roche est une tradition qui remonte à la nuit des temps. Pour Hérodote, qui n’y était jamais allé, le canal dont il parle avait été creusé en surface et il ne pouvait pas s’agir d’une dérivation souterraine de très grande dimension.

Un emplacement tenu secret

Autre élément qui pouvait empêcher la construction d’un pont, l’Halys – le Kizilirmak aujourd’hui – est un fleuve sujet à des crues très violentes. À travers toute l’histoire et même récemment, les populations locales se plaignent de ponts détruits par la montée brutale des eaux. Seconde question : est-ce le mathématicien grec Thalès qui a décidé Crésus à faire creuser le canal de détournement, comme le rapporte Hérodote ? « Si on admet qu’il s’agit de la dérivation citée par Hérodote, je pense que les Grecs auxquels il fait référence dans son livre en attribuent à tort la paternité à Thalès. Il me semble plus logique de considérer que ce tunnel existait déjà, et que le rôle de Thalès a été de conseiller à Crésus de l’utiliser pour attaquer Ptérie, la ville tenue par Cyrus II », avance Éric Gilli. La transmission orale de cet épisode lui en a peu à peu donné la paternité.

Le géologue est désormais à la recherche de financements afin de monter un programme de recherche franco-turc et en savoir un peu plus sur cet ouvrage étonnant. Sondages, recherches d’objets, datations, cartographies des lieux, fouilles des nombreuses habitations troglodytes surplombant le fleuve, le travail ne manque pas En attendant, Éric Gilli garde secret l’emplacement de sa découverte. Quand il en a fait part au maire du village, celui-ci a été très étonné. Personne n’avait jamais osé s’avancer dans la cavité à cause des chauves-souris et des mauvaises odeurs. Le spéléologue de Paris-VIII avait repéré les deux entrées du tunnel en 1984 lors d’un de ces nombreux voyages dans la région. Il avait déjà dressé quelques croquis. C’est la lecture d’Hérodote et l’examen des images satellites de Google Earth qui l’ont décidé à retourner sur place. « Je voulais former une petite équipe pour faire un plan précis des lieux et réaliser un reportage photo et vidéo mais l’occasion ne s’est pas présentée. J’ai finalement décidé de partir seul pour une mission plus courte. »

 

Ce que rapporte Hérodote

L’historien grec Hérodote a raconté le détournement du fleuve Halys dans ses Histoires. L’opération a eu lieu au cours d’un épisode de la guerre qui opposa Crésus, roi de Lydie, à l’empire perse dirigé alors par Cyrus. À cette époque, Crésus avait comme conseiller militaire le célèbre mathématicien grec Thalès de Milet. Ce dernier suggéra à Crésus de dériver le cours de l’Halys pour permettre le passage de l’armée lydienne. Le tunnel découvert par Éric Gilli pourrait correspondre aux explications d’Hérodote :

« Quand (Crésus, roi de Lydie) fut arrivé sur les bords de l’Halys, il le fit, à ce que je crois, passer à son armée sur les ponts qu’on y voit à présent ; mais, s’il faut en croire la plupart des Grecs, Thalès de Milet lui en ouvrit le passage. Crésus, disent-ils, étant embarrassé pour faire traverser l’Halys à son armée, parce que les ponts qui sont maintenant sur cette rivière n’existaient point encore en ce temps-là, Thalès, qui était alors au camp, fit passer à la droite de l’armée le fleuve, qui coulait à la gauche. Voici de quelle manière il s’y prit. Il fit creuser, en commençant au-dessus du camp, un canal profond en forme de croissant, afin que l’armée pût l’avoir à dos dans la position où elle était. Le fleuve, ayant été détourné de l’ancien canal dans le nouveau, longea derechef l’armée, et rentra au-dessous de son ancien lit. »

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