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La politique syrienne d’Erdogan 16 mai 2013

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) jeudi 16 mai 2013, p. 1

Benjamin Barthe, Reyhanli (Turquie) Envoyé spécial

Après l’attentat de Reyhanli, attribué par Ankara aux services de Damas, la Turquie s’interroge sur l’attitude de Recep Erdogan dans le conflit syrien. Reportage.

p. 2

La Turquie craint d’être prise dans le chaos syrien après les deux attentats de Reyhanli

Dans le sud du pays, la colère monte contre le soutien d’Ankara aux rebelles. Quatre jours après le double attentat à la voiture piégée qui a dévasté leur ville samedi 11 mai, les habitants de Reyhanli, située dans le sud de la Turquie, à la frontière avec la Syrie, continuent d’enterrer leurs morts. La découverte, lundi, de trois corps enfouis sous les décombres a conduit à la tenue de nouvelles funérailles le lendemain, portant le bilan des explosions à 51 tués. Mais, peu à peu, à mesure que les tentes de condoléances disparaissent de la ville, le deuil et l’abattement cèdent place à la colère.

Dans cette bourgade exclusivement sunnite, qui n’a rien d’un bastion de résistance à l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir, les habitants demandent désormais des comptes au premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, jugé coupable d’avoir entraîné leur pays dans la guerre civile syrienne, en adoptant un ton très offensif à l’égard de Bachar Al-Assad et en permettant à ses opposants d’aménager des quasi-bases arrière en Turquie. La version officielle, qui attribue le carnage à des extrémistes turcs alaouites à la solde de Damas, a du mal à passer, de même que les déclarations répétées du chef du gouvernement exemptant les réfugiés et les combattants syriens, accueillis par milliers à Reyhanli, de toute responsabilité.

« Pourquoi Erdogan n’est-il pas venu nous voir? », vitupère Hussein, derrière le comptoir de son épicerie, à quelques dizaines de mètres de la mairie, le site de la première explosion. « Il ouvre la frontière aux quatre vents et il croit que l’on va rester tranquille? Il laisse rentrer chez nous des types en galabeya, avec une barbe jusqu’aux pieds [une allusion aux nombreux djihadistes présents sur le champ de bataille syrien], et il croit que l’on va avaler son histoire de Turcs? »

A côté du bâtiment de la poste, le site de la seconde attaque, qu’on appelle ici « PTT » – legs du mandat français dans la région? -, Cahit Seyhan répare le faux plafond de sa pharmacie, debout sur un escabeau. Lui aussi estime que le gouvernement a cherché à « sauver la face », en imputant les attentats à des partisans du régime syrien. « Ce pourrait être tout aussi bien Jabhat Al-Nosra », prétend-il, en référence au plus célèbre des groupes djihadistes, à la pointe du combat anti-Assad.

Derrière ces réactions se devine l’anxiété d’une population qui redoute de faire les frais d’une nouvelle opération de déstabilisation, quel qu’en soit l’auteur. « Erdogan doit cesser de jouer avec le feu, prévient Joma’a Merjimek, un courtier en assurances. Il doit forcer les deux parties à négocier et à trouver un compromis. Sinon, il y aura d’autres explosions. »

La mini-fronde contre la politique syrienne de M. Erdogan est également nourrie par une forme de frustration sociale. Les classes les plus modestes de Reyhanli ne voient pas toujours d’un bon oeil ces réfugiés, loin d’être tous démunis, qui se lancent parfois dans les affaires et dont l’afflux a propulsé les prix de l’immobilier à un niveau jamais vu. « Rendez-vous compte, ils ouvrent plus de magasins que nous », lâche Hussein l’épicier, dans un accès de dépit pas très crédible.

Ce ras-le-bol s’exprime aussi dans les rues de la capitale provinciale, Antakya, l’antique Antioche. Tous les jours depuis samedi, une manifestation réunit à l’entrée du bazar une foule hétéroclite (militants de gauche, membres de la société civile, artistes, étudiants), aux profils confessionnels divers (sunnite, alaouite, chrétien), à l’image de la ville, qui a la particularité d’abriter une mosaïque de religions et d’ethnies. « Hatay [autre nom turc d’Antakya] est une cité tolérante, où les habitants ne se préoccupent pas de la religion de leur voisin et nous voulons préserver cet état d’esprit, dit Ghaleb Redwan, l’un des organisateurs. Nous sommes prêts à accueillir des réfugiés syriens. Mais cela ne doit pas se faire au détriment de notre sécurité. »

Mardi, la manifestation s’est tenue au son de slogans lapidaires (« AKP, USA, tueurs! »), qui trahissaient les tropismes anti-impérialistes de bon nombre de participants. Un milieu dans lequel on retrouve des partisans plus ou moins avoués du régime syrien, notamment parmi les alaouites (la communauté chiite dont est issu le clan Assad), ainsi que des nostalgiques de l’époque où la province du Hatay appartenait à la Syrie, avant que le territoire, sous mandat français depuis la chute de l’Empire ottoman, soit rattaché à la Turquie en 1939. « La politique du gouvernement Erdogan sur la Syrie est asservie aux intérêts américains et israéliens dans la région », clame le cheikh Ali Yeral, chef de file des alaouites arabes du Hatay. « Elle vise à dépecer les Etats arabes en une multitude de petits Etats pour les affaiblir face à Israël », ajoute-t-il, comme s’il récitait un argumentaire écrit à Damas.

Cette ébullition politique n’a pas échappé à l’opposition turque. Kemal Kiliçdaroglu, le dirigeant du Parti républicain du peuple, le principal adversaire de l’AKP, d’orientation sociale-démocrate, est passé à Reyhanli, pour présenter ses condoléances, puis s’est s’arrêté à Antakya, pour un discours plus militant. Avant de s’envoler pour Washington, où il doit rencontrer, jeudi, le président Barack Obama, M. Erdogan a brièvement répondu à ses détracteurs. « Nous sommes les premières victimes, en tant que pays de la région, de la crise syrienne, a-t-il déclaré. Nous ne pouvons pas rester simples spectateurs face à ce qui s’y passe. »

Si le chef du gouvernement ne paraît pas disposé à modifier son approche, c’est qu’il sait que le Hatay, de par son histoire et sa situation géographique, est un cas à part. Même si de petites manifestations ont pu être enregistrées, ici ou là, l’intérieur du pays réagit de façon beaucoup moins vive. Ankara n’en reste pas moins prudent. Sous le couvert d’une décision du tribunal de Reyhanli, les autorités ont interdit aux chaînes de télévision privées de diffuser des images des victimes de l’attentat. Un acte de censure qui n’est pas étonnant. Elections locales et scrutin présidentiel sont au programme de 2014. Et M. Erdogan s’y verrait bien en candidat de l’AKP.

 

 

Le dilemme des réfugiés de la province du Hatay

Partir, rester, rentrer ou se cacher? La tragédie de Reyhanli a posé un véritable dilemme aux milliers de Syriens qui s’y étaient réfugiés. La plupart ont choisi de faire profil bas. De crainte de subir des représailles, ils ont choisi de se claquemurer chez eux. De ne pas sortir de la maisonnette ou de l’appartement qu’ils louent ou qu’un parent a mis à leur disposition.

Im Mohamed, une sexagénaire enjouée, légèrement blessée dans l’explosion de la première bombe alors qu’elle faisait la cuisine, a renoncé à aller à l’hôpital. « J’ai toujours un éclat de verre fiché dans l’épaule », raconte-t-elle en dévoilant une petite plaie bosselée. Le chef de mission d’une organisation humanitaire internationale a vécu pareille situation : « J’ai dû demander à l’un des membres de mon personnel étranger d’accompagner jusqu’à l’épicerie l’une de nos employées syriennes qui voulait acheter du pain. Elle avait trop peur de tomber sur un barjot. »

Une angoisse largement infondée. Si quelques voitures à plaque syrienne ont effectivement fait les frais de la mauvaise humeur locale, rares sont les cas de violences physiques attestés. « Il y a eu des incidents par-ci par-là, individuels, qui ne représentent pas du tout la majorité du peuple turc », estime Hassan, qui remontait, mardi 14 mai, d’un pas normal le boulevard Atatürk, la grand-rue de Reyhanli.

Certains réfugiés, une minorité, ont opté pour un retour. C’est ce qu’affirment des chauffeurs de taxi turcs, sur l’aire de parking du terminal frontalier de Cilvegözü, juste à la sortie de la ville. Selon toute vraisemblance, il s’agit de ces Syriens qui font la navette entre la province du Hatay et leur terre natale pour des raisons familiales ou de travail, et qui, dans la foulée de l’attentat, ont jugé opportun d’accélérer la manoeuvre. « Nous n’avons pas remarqué de flux anormal en direction de la Syrie », fait remarquer un diplomate turc.

« Nous partons à Dubaï »

Partir? Une poignée de privilégiés peuvent se le permettre. C’est le cas d’Abou Hicham, un fermier de Homs, logé avec toute sa famille dans un petit appartement, en surplomb de la mairie. Peut-être s’est-il dit qu’il ne devait pas défier le sort plus longtemps après avoir vu sa petite-fille, âgée de quelques heures seulement, survivre miraculeusement à l’explosion de la première voiture piégée, garée quelques mètres plus bas. « Nous partons dans dix jours à Dubaï, tranche-t-il, drapé dans une élégante galabeya beige. L’une de mes filles qui y est installée, m’a convaincu de la rejoindre. »

Dans ce catalogue de tribulations, emblématique de la détresse des réfugiés, Mohammed Karkour est un cas à part. C’est quand il a appris que le centre de Reyhanli avait été dévasté, qu’il s’y est précipité : « Ma soeur habite à côté de la poste, le lieu de la seconde déflagration. Je devais venir ici vérifier qu’elle est en bonne santé. » Originaire d’Idlib, le jeune homme, mince comme une lame de couteau, a procédé comme tous ceux qui ne disposent pas d’un passeport en bonne et due forme. L’aurait-il eu que cela n’aurait rien changé : à la suite des attentats, le gouvernement turc a fermé le terminal de Cilvegözü dans le sens des entrées. Mohammed a donc attendu le créneau horaire et la fenêtre météo les plus propices à une traversée clandestine de la frontière. « C’était un soir et il pleuvait, raconte-t-il. Dans leurs miradors, les soldats turcs ne pouvaient pas me voir. »

Deux jours lui suffiront pour régler ses affaires de famille, avant de prendre le chemin inverse. Il est membre d’un groupe armé et la révolution n’attend pas.

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