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Le printemps arabe mène-t-il à la résolution de la question kurde ? 20 mai 2013

Posted by Acturca in Energy / Energie, Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21396, lundi 20 mai 2013, p. 13

Laure Marchand, Istanbul

De la Turquie à l’Irak en passant par la Syrie, les convulsions qui secouent la région font le jeu des autonomistes.

Moyen-Orient. Répartis entre l’Irak, l’Iran, la Turquie et la Syrie, les Kurdes sont le plus grand peuple sans État. Au XXe siècle, leur histoire est faite de révoltes matées dans le sang. Mais les soubresauts et les alliances qui remodèlent la région jouent désormais à leur avantage.

Y a-t-il un espoir de paix en Turquie ?

Les combattants kurdes ont commencé, officiellement, à quitter le territoire turc pour se replier vers les bases arrière du PKK dans le nord de l’Irak le 8 mai dernier. S’il se déroule sans encombre, le retrait devrait être achevé à l’automne. Il s’agit d’une étape essentielle dans les négociations engagées fin 2012 entre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Öcalan, le chef du PKK qui est emprisonné sur l’île d’Imrali, pour mettre fin à un conflit qui a fait plus de 45 000 morts, essentiellement kurdes, depuis 1984. Des pourparlers ont eu lieu secrètement dans le passé – les derniers se sont déroulés à Oslo en 2011 – mais n’ont pas abouti. Cette fois-ci, « les deux parties savent qu’elles ne peuvent pas l’emporter militairement » , explique Hugh Pope, directeur d’International Crisis Group en Turquie. Les islamo-conservateurs au pouvoir sont plus enclins à satisfaire les demandes de la minorité kurde que leurs prédécesseurs et l’armée, renvoyée dans ses casernes, n’est plus en mesure de s’opposer à une solution négociée. Quant aux rebelles, ils ne revendiquent plus un Kurdistan indépendant. Jamais, des conditions aussi favorables à la paix n’ont été réunies.

Le processus reste cependant très fragile. « La seule chose qui compte pour le gouvernement, c’est que le PKK dépose les armes » , se méfie Altan Tan, député prokurde qui a été autorisé à rencontrer Abdullah Öcalan. L’émissaire se dit préoccupé par le manque de réformes pour consolider le processus. En mars, le leader de la guérilla a décrété un cessez-le-feu et appelé à remplacer les armes par la politique. En échange, les Kurdes de Turquie réclament une autonomie régionale, la libération des milliers de prisonniers dont celle d’Öcalan, l’amnistie des combattants, l’éducation dans la langue maternelle ou la modification de la définition de la citoyenneté… Mais les réformes sont liées à une nouvelle Constitution qui reste très incertaine, tant sa rédaction suscite des désaccords entre les partis. Elles sont pourtant essentielles : résoudre la question kurde ne se limite pas à en finir avec le PKK car les révoltes kurdes contre Ankara se succèdent depuis la création de la République turque en 1923.

La guerre en Syrie profite-t-elle aux Kurdes ?

Oui. Avant que le conflit n’éclate, les aspirations autonomistes des Kurdes syriens, qui seraient près de deux millions, étaient réprimées. Plusieurs centaines de milliers (entre 300 000 et 800 000) étaient même privés de la nationalité syrienne et n’existaient donc pas légalement. Au début du soulèvement, en 2011, les Kurdes n’ont pas ouvertement soutenu les insurgés arabes et s’y sont parfois même opposés, choisissant de sauvegarder leurs intérêts. Ils n’ont pas rejoint l’Armée syrienne libre. En échange de cette neutralité, Damas s’est désengagé des zones kurdes qui se situent dans le nord-est du pays, le long des frontières turque et irakienne. Et à partir de juillet 2012, l’armée syrienne, obligée de concentrer ses troupes à Homs ou Alep, s’est retirée de la majorité de ces territoires, laissant le champ libre au Parti de l’union démocratique (PYD), la branche syrienne du PKK. C’est elle qui administre aujourd’hui les principales localités. Ses milices contrôlent la sécurité.

Une autonomie de facto s’est mise en place. Un embryon d’État-PKK prend forme. Mais cette suprématie de la rébellion kurde crée des tensions avec les autres partis kurdes fédérés au sein du Congrès national kurde. En juillet dernier, un accord de coopération a été signé par les deux factions sous l’égide d’Erbil, la capitale régionale des Kurdes d’Irak. Mais il ne fonctionne guère sur le terrain. Des violences inter-kurdes sont toujours possibles. Au-delà de ce risque interne, des combats violents ont opposé à la fin de l’année dernière les combattants kurdes à la brigade djihadiste Front al-Nosra dans la ville de Ras al-Ain. Toujours guidé par l’objectif de renforcer son autonomie, le PYD semble depuis quelques semaines prendre ses distances avec Bachar el-Assad pour se rapprocher des insurgés syriens.

le pétrole du Kurdistan irakien peut-il être l’une des clés du problème ?

« Le printemps kurde est arrivé » , se félicitait récemment Barham Salih, ancien premier ministre de la région autonome du Kurdistan, dans le nord de l’Irak. Les Kurdes irakiens sont les premiers à avoir obtenu, en 2005, une autonomie officielle. Un statut qui inspire leurs frères syriens, turcs ou iraniens. Ils vivent dans un îlot de sécurité et de prospérité économique, presque indépendants par rapport à Bagdad, et leurs réserves énergétiques les encouragent à faire encore plus cavalier seul. Un allié inattendu est apparu pour concrétiser leurs ambitions : la Turquie. Il y a peu, l’existence même d’un Kurdistan irakien était le cauchemar d’Ankara effrayé à l’idée que ce quasi-État à sa frontière n’encourage sa propre minorité kurde à suivre la même voie. « Le Kurdistan irakien est désormais l’ami le plus fiable (…) de la Turquie » , ajoutait Barham Salih.

Le pétrole et le gaz ont scellé cette amitié entre les Kurdes irakiens, qui en ont, et les Turcs qui en sont dépourvus. La construction d’un pipeline pour exporter directement l’or noir kurde via la Turquie devrait être achevée d’ici à l’automne. Cette alliance énergétique et économique – les entreprises turques sont omniprésentes dans le nord de l’Irak – crée une stabilité turco-kurde dans la région. Elle permet à la Turquie d’étendre son influence au Moyen-Orient. Les Kurdes irakiens consolident leur indépendance par rapport à Bagdad mais cette liberté se fait au prix d’une tutelle grandissante d’Ankara. Par ricochet, ce nouvel équilibre déplace les tensions dans la région. Les intérêts de cet axe sunnite divergent avec ceux de l’arc chiite Téhéran-Bagdad. De plus, le futur pipeline kurde court-circuite le système d’oléoducs irakiens, accentuant la dispute entre Erbil et le pouvoir central irakien sur la répartition des revenus pétroliers. Ce dernier craint en outre que l’indépendance énergétique du Kurdistan ne précipite une partition du pays, dont l’intégrité est déjà menacée par les violences entre Arabes sunnites et chiites.

La création d’un grand Kurdistan est-elle réalisable dans un futur proche ?

Le traité de Sèvres, en 1920, prévoyait la création d’un État kurde dans le sud-est de la Turquie et une partie du nord de l’Irak. Trois ans plus tard, le traité de Lausanne ne mentionnait plus le projet. Près d’un siècle après ce rendez-vous manqué, l’établissement d’un Kurdistan qui abriterait l’ensemble du peuple kurde se heurte à de nombreuses difficultés. En premier lieu à l’hostilité d’Ankara, de Bagdad, de Téhéran et de Damas. Surtout, le monde kurde est traversé par de multiples lignes de fractures culturelles et politiques. La langue kurde, par exemple, n’est pas unifiée et se répartit principalement entre le kurmancî et le soranî. Les Kurdes ont plutôt résisté aux politiques d’assimilation forcée mais ils sont empreints de l’histoire du pays dans lequel ils vivent. Cette séparation géographique a créé des identités politiques divergentes, conflictuelles, morcelant leur lutte. La scène nationaliste kurde actuelle est dominée par deux mouvements : le PKK, organisation marxiste-léniniste née dans le Sud-Est turc, et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), principale formation kurde irakienne tenue par la famille Barzani au fonctionnement plus féodal et proaméricaine (celle-ci a pris l’ascendant sur l’autre grand parti kurde irakien, l’UPK, du président actuel de l’Irak, Jalal Talabani). Des affrontements fratricides se sont produits entre le PKK et le PDK en 1992 et 1995. Aujourd’hui, les deux clans sont toujours en concurrence pour étendre leur influence.

Cette rivalité est particulièrement visible en Syrie : Massoud Barzani cherche à renforcer l’opposition regroupée au sein du Congrès national kurde. En Iran, c’est le PKK, via le PJAK, sa branche iranienne, qui est le plus implanté. Mais la répression de Téhéran empêche toute expression politique. Si le contexte géopolitique n’a jamais été si favorable aux Kurdes qu’en ce début de XXIe siècle, un Kurdistan indépendant centralisé ou fédéral reste donc une utopie.

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