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En Turquie, la révolte des élites cultivées 11 juin 2013

Posted by Acturca in Economy / Economie, Religion, Turkey / Turquie.
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Le Temps (Suisse) mardi 11 juin 2013                     Deutsch  English  Español

Ian Buruma *

Les événements de la place Taksim à Istanbul ne se réduisent pas à un combat entre démocratie et autocratie. Pour comprendre la colère des manifestants, il faut changer de lunettes pour saisir la complexité des divisions entre classes, religions et diverses minorités.

Les manifestations qui continuent de se dérouler dans les villes turques peuvent être interprétées comme le signe d’une protestation massive contre l’islam politique. Ce qui a commencé comme un rassemblement contre le projet du gouvernement de raser un petit parc dans le centre d’Istanbul pour y construire un centre commercial kitsch s’est rapidement métamorphosé en un conflit de valeurs.

Au premier abord, cet affrontement semble opposer deux visions différentes de la Turquie moderne, la laïcité contre la religion, la démocratie contre l’autoritarisme. Des comparaisons ont été faites avec le mouvement Occupy Wall Street. Certains ont même parlé d’un «printemps turc».

Il est clair que de nombreux citoyens turcs, en particulier dans les grandes villes, en ont assez du style de plus en plus autoritaire du premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, de son goût pour de nouvelles mosquées grandioses, du musellement de la presse, des restrictions à la consommation d’alcool, des arrestations d’opposants politiques et, ces jours-ci, de la brutalité de la réaction policière aux manifestations. Ils s’inquiètent de voir la charia remplacer la législation laïque, et l’islamisme ruiner les efforts de modernisation de la Turquie post-ottomane entrepris par Kemal Atatürk.

Il y a aussi la question des Alévis, une minorité religieuse de courant chiite et soufi. Les Alévis, qui bénéficiaient de la protection de l’Etat kémaliste laïc, se méfient profondément d’Erdogan, qui les a déstabilisés davantage en projetant de donner à un nouveau pont sur le Bosphore le nom d’un sultan de XVIe siècle responsable du massacre des leurs.

Il semblerait donc que la question de la religion soit au coeur du problème turc actuel. L’islam politique est perçu comme étant intrinsèquement antidémocratique par ses détracteurs.

Mais ce n’est pas si simple. L’Etat kémaliste laïc n’était pas moins autoritaire que le régime islamiste populiste d’Erdogan – si ce n’est plus. Et il ne faut pas oublier que les premiers jours de protestation sur la place Taksim d’Istanbul ne visaient pas une mosquée, mais un centre commercial. La crainte de la charia se double d’une colère à l’encontre des promoteurs et entrepreneurs appuyés par le gouvernement Erdogan. Le «printemps turc» a de fortes connotations gauchistes.

Donc, au lieu de s’attacher aux problèmes de l’islam politique contemporain, qui sont indéniablement nombreux, il serait plus utile d’analyser les affrontements en Turquie sous un autre angle, aujourd’hui désuet: celui des classes sociales. Les manifestants, qu’ils soient libéraux ou de gauche, tendent à appartenir à l’élite urbaine – occidentalisée, sophistiquée et laïque. Erdogan reste par contre très populaire dans la Turquie rurale et provinciale, parmi la population moins éduquée, plus pauvre, plus conservatrice et plus religieuse.

Malgré les tendances despotiques d’Erdogan, qui sont évidentes, il serait trompeur de voir les manifestations actuelles comme un simple conflit entre la démocratie et l’autocratie. Après tout, le succès du populiste Parti pour la justice et le développement (AKP) d’Erdogan, ainsi que la multiplication des coutumes et symboles religieux dans la vie courante, est le résultat de davantage de démocratie.

Des coutumes que l’Etat laïc kémaliste avait supprimées, comme le port du foulard par les femmes dans les lieux publics, sont réapparues parce que les Turcs ruraux sont devenus plus influents. De jeunes femmes croyantes sont inscrites dans les universités des grandes villes. Le vote des Turcs conservateurs des provinces a aujourd’hui un poids.

Et l’alliance entre les milieux d’affaires et les populistes religieux n’est pas propre à la Turquie. De nombreux nouveaux entrepreneurs, comme les femmes portant le foulard islamique, sont originaires de villages d’Anatolie. Le ressentiment de ces nouveaux riches provinciaux envers la vieille élite stambouliote n’a d’égal que l’antipathie qu’éprouvent les hommes d’affaires du Texas ou du Kansas envers les élites de la côte Est, de New York à Washington.

Mais dire que la Turquie est devenue plus démocratique ne veut pas dire qu’elle est devenue plus libérale. C’est l’un des problèmes révélés par le Printemps arabe: que les voix du peuple soient représentées au gouvernement est une condition sine qua non de toute démocratie. Mais ces voix, en particulier dans les périodes révolutionnaires, sont rarement modérées.

Ce que nous voyons à l’oeuvre dans des pays comme l’Egypte et la Turquie – et même la Syrie – est ce que le grand philosophe libéral britannique Isaiah Berlin a qualifié d’incompatibilité des bonnes choses de même valeur. Il est fallacieux de penser que toutes les bonnes choses s’accordent toujours. Parfois, des choses positives de même valeur sont incompatibles.

C’est le cas des difficiles transitions politiques au Moyen-Orient. La démocratie est une bonne chose, de même que le libéralisme et la tolérance. Idéalement, ces valeurs devraient aller de pair. Mais en ce moment, dans la majeure partie du Moyen-Orient, ce n’est pas le cas. Plus de démocratie peut en fait signifier moins de libéralisme et plus d’intolérance.

Il est par exemple facile de sympathiser avec les rebelles qui se soulèvent contre la dictature de Bachar el-Assad en Syrie. Mais les élites de Damas, les hommes et femmes laïcs qui apprécient la musique et les films occidentaux, qui appartiennent pour certains aux minorités religieuses chrétienne et alaouite, se trouveront dans une situation extrêmement précaire après le départ d’Assad. Le régime baasiste était despotique et répressif – souvent brutalement – mais il protégeait les minorités et les élites laïques.

Vouloir tenir l’islamisme à distance n’est toutefois pas une raison pour soutenir des dictateurs. La violence de l’islam politique est largement le produit de ces régimes oppressifs. Plus longtemps ils se maintiennent au pouvoir, plus violentes sont les rébellions islamistes.

Ce n’est pas non plus une raison pour soutenir Erdogan et ses promoteurs immobiliers face aux manifestants en Turquie. Ces derniers ont raison de s’opposer à son mépris arrogant de l’opinion publique et au musellement des médias. Mais voir cet affrontement comme un juste combat contre l’expression religieuse serait tout aussi faux.

Une visibilité accrue de l’islam est le résultat inévitable d’un plus grand espace démocratique dans les pays à majorité musulmane. Comment faire pour que cette montée en puissance islamique n’étouffe pas le libéralisme est la question la plus sérieuse que doivent se poser les citoyens du Moyen-Orient. La Turquie est toujours une démocratie. Il est à espérer que les manifestations contre Erdogan en feront aussi un pays plus libéral.

* Ian Buruma , Professeur chargé de l’enseignement des Droits de l’Homme à l’Université de Bard.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin – Project Syndicate, 2013

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