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Les opposants turcs choisissent l’arme de la non-violence 24 juin 2013

Posted by Acturca in Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) lundi 24 juin 2013, p. 3

Guillaume Perrier, Istanbul Correspondance

Les manifestations d’« hommes immobiles » se multiplient depuis l’évacuation de la place Taksim.

Il est 19 heures, vendredi 21 juin, sur la place Taksim, et cela fait déjà deux heures qu’Eylül, 19 ans, se tient debout, immobile et silencieuse, en plein soleil. Cette jeune étudiante de l’université Sabanci d’Istanbul proteste un livre à la main, elle lit les Contes de la folie ordinaire de l’écrivain américain Charles Bukowski.

« C’est pour leur montrer que nous sommes là, lance-t-elle d’une voix mal assurée. Je venais chaque jour dans le parc Gezi avant qu’ils ne nous chassent. » « Nous menons une action non violente, nous ne faisons rien d’illégal, ils ne peuvent rien faire contre nous », dit-elle en désignant l’imposant dispositif policier et les blindés antiémeute Toma qui ceinturent la place. Tout autour d’elle, des dizaines de Turcs restent debout face aux forces de l’ordre, ou devant le parc, de nouveau barricadé mais occupé cette fois par la police.

Partout, les duran adam, ou « hommes immobiles », se dressent sur les places et dans les rues pour protester pacifiquement. Certains se tiennent au garde-à-vous, d’autres lisent des romans ou des revues satiriques, d’autres encore brandissent des écriteaux avec des slogans. A Taksim, des paires de chaussures sont alignées au milieu du terre-plein pour symboliser les quatre manifestants tués pendant ces émeutes de juin. Comme on le fait traditionnellement dans les foyers turcs après un décès. « Je suis triste pour mon pays et en même temps tellement heureuse de voir ce sursaut de la jeunesse contre le gouvernement », déclare Sema Evin, une retraitée de « presque 70 ans », venue avec sa fille.

Résistance passive

Ce mouvement de protestation non violent et inédit depuis le début des révoltes antigouvernementales en Turquie a pris forme lundi 17 juin. Un danseur, Erdem Gündüz, s’est posté ce soir-là, les mains dans les poches, une sacoche de cuir coincée entre les pieds, seul face au centre culturel Atatürk. Les policiers sont venus le contrôler, vérifier le contenu de son cartable : une bouteille d’eau et des paquets de petits-beurre.

Au bout de quelques heures, les réseaux sociaux faisaient déjà de cet artiste trentenaire le symbole d’une nouvelle forme de lutte, deux jours après l’évacuation brutale par la police du parc Gezi. Rejoint dans la soirée par des dizaines d’autres « hommes immobiles », M. Gündüz s’est éclipsé après six heures de station au milieu de la place Taksim. « Demain, c’est à d’autres de prendre le relais », lâcha-t-il, refusant de prendre le premier rôle de cette histoire. Une danseuse, Defne Erdur, avait déjà utilisé ce procédé en allant se placer devant l’entrée du palais de justice de Caglayan, pendant quatre heures, fin avril.

A travers tout le pays, les duran adam se sont multipliés sur les places et les lieux symboliques. A Istanbul, Alper Bahçekapili, un journaliste du quotidien Sabah, à la ligne très proche du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, a remis sa démission après avoir passé six heures debout devant les bureaux du journal. A Urfa, ville conservatrice du sud de la Turquie, un jeune homme a été interpellé et condamné à une amende, alors qu’il se tenait devant le siège local du parti au pouvoir (AKP, Parti de la justice et du développement). Dans un discours prononcé vendredi dans la ville conservatrice de Kayseri, M. Erdogan a critiqué « ceux qui rêvent d’une Turquie qui soit un homme immobile ». « Nous, nous ne nous arrêterons pas », a lancé le premier ministre qui, depuis le début des manifestations, qualifie les protestataires, pacifiques dans leur immense majorité, de « vandales » ou de « terroristes ».

Depuis l’évacuation du parc Gezi samedi 15 juin, le mouvement de contestation s’est déplacé. Dans une trentaine de parcs à travers Istanbul, mais aussi à Ankara, des « forums de quartier » s’organisent. Pendant des heures, on débat, on mobilise… Et chaque jour, sur les coups de 21 heures, le tintamarre des casseroles et des gamelles qui s’entrechoquent aux fenêtres et aux balcons des appartements continue de retentir dans des quartiers entiers.

Cette forme de résistance passive, devenue rituelle depuis plus de trois semaines, était déjà utilisée dans les années 1990 après le scandale de Susurluk, qui avait mis en évidence les liens entre la police, la mafia et l’extrême droite nationaliste.

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