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La Biennale d’Istanbul fait le mur 17 septembre 2013

Posted by Acturca in Art-Culture, Istanbul, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) mardi 17 septembre 2013, p. 12

Harry Bellet, Istanbul

Très critique à l’égard du pouvoir, la manifestation artistique témoigne des troubles qui agitent la Turquie.

Ils veulent mettre des murs dans les parcs; la biennale d’Istanbul (du 14 septembre au 20 octobre) met des parcs sur les murs. Hasard ou nécessité, quand Fulya Erdemci, la directrice de la plus importante manifestation d’art contemporain turque, a présenté son projet en janvier 2013, elle le focalisait sur le thème de « l’espace public ». Il s’agissait alors plus ou moins de s’interroger sur la « gentrification » d’Istanbul.

On pouvait s’attendre à quelques considérations plastiques amusantes sur les légendaires embouteillages locaux. Il y en a : qui aura passé deux heures à l’arrêt le long du Bosphore ne pourra qu’apprécier la vidéo de Maider Lopez, qui a créé de toutes pièces un amas inextricable de voitures dans une montagne verdoyante du Pays basque, simplement en conviant les gens à venir s’y fourrer via la radio locale et les réseaux sociaux.

Mais l’actualité a rattrapé Fulya Erdemci. Cinq mois après sa déclaration d’intention débutaient les premières manifestations dans le parc Gezi, près de la place Taksim, que le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, entend transformer en centre commercial. On parle désormais de « gézification ». L’idée initiale de Mme Erdemci, qui consistait à exposer les œuvres dans l’espace public, a été abandonnée, et la biennale se tient dans cinq lieux clos, ce qui lui a été reproché.

Elle peut à juste titre arguer de problèmes de maintenance, d’assurance ou de sécurité – des œuvres, mais aussi du public, la police turque n’étant pas des plus douces (deux morts durant la semaine du vernissage, ainsi que l’a rappelé, non sans émotion, ou colère, Fulya Erdemci devant la presse). Elle préfère prendre sur un budget déjà mince pour une biennale internationale (2 millions d’euros), afin d’en laisser la gratuité d’accès : « Je veux rendre le conflit visible, et public », dit-elle.

Pour cela, c’est réussi. Autant le quidam en visite dans Istanbul peut tout ignorer des violences qui se déroulent aux environs de la place Taksim – et s’il veut s’en informer, des policiers très jeunes (ils ont été recrutés depuis l’élection d’Erdogan) et très nerveux auront vite fait de le remettre dans le droit chemin -, autant l’ensemble de la biennale est placé sous le signe du témoignage, un genre où les artistes valent souvent bien des journalistes.

Cela commence dès l’abord du bâtiment principal, un ancien entrepôt idéalement situé au bord du Bosphore, près du musée d’art moderne. Une grue pourvue d’une boule de démolition, pour l’instant en caoutchouc, frappe le mur en cadence, bien mieux rythmée que celle du clip désormais fameux de Miley Cyrus. C’est une œuvre d’Ayse Erkmen (née à Istanbul en 1949). Fulya Erdemci la commente d’une phrase, en désignant l’entrepôt qui abrite historiquement la biennale : « Il doit être détruit. «Ils» veulent en faire un centre commercial ou un hôtel cinq étoiles… »

Et cela continue dès l’entrée, par un mur de brique qui barre presque tout le passage. Curieusement gondolé toutefois, puisque, à sa base, en son centre, résiste un tout petit livre, à l’épaisseur duquel les maçons ont dû s’adapter. La muraille en perd de sa superbe : il s’agit d’un exemplaire du Château de Kafka, l’histoire d’individus confrontés à un pouvoir qui a perdu tout contact avec la population. Une œuvre du Mexicain Jorge Mendez Blake, qui met dans le vif du sujet.

Sans pour autant en faire une nouveauté, hélas : une des sections les plus intéressantes de la biennale, et souvent mal connue, y compris en Europe, traite des utopies des années 1960 et 1970. Qui se souvient des extraordinaires descriptions des vingt arrondissements de Paris par l’Egyptienne Nil Yalter et l’Américaine Judy Blum, réalisées en 1974? Avec des chapitres intitulés « La police à Ménilmontant », « Beaubourg, le grand trou de la culture »… Qui se souvient des « Provos » d’Amsterdam? Peut-être les manifestants de la place Taksim, même si la plupart n’ont sans doute jamais entendu parler de ce mouvement néerlandais né au mitan des années 1960.

Comme eux, la jeunesse turque a connu une croissance économique sans précédent. Comme eux, les jeunes Stambouliotes ne se reconnaissent pas dans les partis politiques traditionnels. Né en 1957, Bedri Baykam craint que ce désintérêt ne favorise l’élection d’Erdogan en 2014. Très engagé politiquement, cet artiste est un membre actif du parti républicain du peuple (CHP), social-démocrate de tendance kémaliste. Il a été poignardé, en 2011, par un fondamentaliste, après avoir pris la défense d’un monument érigé par l’artiste Mehmet Aksoy pour une réconciliation avec les Arméniens, dont Erdogan avait ordonné la destruction.

Cependant, comme les « Provos », les jeunes Turcs semblent redécouvrir, sinon les joies de la politique, du moins celles de la vie dans la cité. Pas étonnant que leur premier ministre veuille transformer les parcs en centres commerciaux : ce serait autant de forums de moins. Et le titre de la biennale, tiré d’un poème de Lale Muldur, Maman, suis-je un barbare, appelle une réponse ferme : « Non, et n’écoute pas ceux qui voudraient te faire croire le contraire. »

Un mot enfin sur la famille Koç, ces entrepreneurs qui financent la biennale (Le Monde du 4 octobre 2011), et à laquelle certains ont reproché de fabriquer aussi les équipements dont est dotée la police. Lors des émeutes du printemps, le directeur d’un hôtel qui leur appartient près de la place Taksim a pris l’initiative d’ouvrir ses portes pour que s’y réfugient les manifestants blessés : « Ils y ont été soignés, dit Bedri Baykam, et le gouvernement a qualifié la famille Koç de «complice des terroristes». Depuis, ils sont l’objet de contrôles fiscaux accrus. » Un porte-parole de l’entreprise ne confirme pas ce dernier point, mais admet, sans sembler le regretter plus que cela – « si on n’avait pas ouvert les portes, des gens seraient morts », dit-il – que leurs contrats publics sont désormais sérieusement compromis. Si même les entrepreneurs s’y mettent…

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