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« La colère est un bon moteur pour créer » (Fazil Say) 16 décembre 2013

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21575, lundi 16 décembre 2013, p. 40

Propos recueillis par Thierry Hillériteau

C’est dans son appartement, à quelques minutes à pied du Bosphore, que le pianiste nous a reçu pour évoquer ses dernières créations – ses Symphonies no 2 et 3 – et son prochain projet Beethoven. L’occasion pour lui de sortir du silence, entre grands espoirs et inquiétude pour l’avenir de la musique dans son pays.

Le Figaro. – Votre prochain disque est consacré à Beethoven. Pourquoi ?

Fazil Say. – Pour moi, la question primordiale n’est pas le texte musical lui-même mais l’univers mental et émotionnel du compositeur. Interpréter, c’est chercher l’adéquation entre cet univers-là et le vôtre, ce qu’il a pu ressentir en composant la sonate Clair de lune ou le concerto no3 pour piano et ce que je vis. Or il y a dans ces pièces de Beethoven une universalité et un esprit combatif qui me parlent aujourd’hui plus que jamais.

Nombre de ses œuvres ont été écrites en réaction à des événements politiques. La musique peut-elle être une réponse à l’histoire ?

Oui. J’aime l’idée de Daniel Barenboïm, d’un orchestre réunissant Palestiniens et Israéliens. Ou celle de ces orchestres-écoles du Venezuela, rassemblés sous la bannière d’El Sistema. Lorsqu’ils jouent, ces jeunes ne sont pas en train de s’entre-tuer. Le langage musical est universel, et c’est ce qui fait sa force. Que l’on soit européen, israélien, turc ou japonais, on recherche la même chose à travers la musique : le partage. Ce partage est la meilleure des réponses aux discordes de l’histoire. Pour beaucoup, il ne s’agit que d’une utopie. Pour ma part, je veux croire dans cette éventualité.

Être compositeur change-t-il votre vision de l’interprétation ?

Je ne dirais pas cela. Mais lorsque vous êtes compositeur, vous vous attachez d’abord à la vision générale avant de vous attarder sur les aspects techniques. Comme un architecte qui regarde d’abord le bâtiment dans son entièreté. C’est la raison pour laquelle je n’écoute jamais les interprétations des autres avant d’aborder une œuvre, même connue, comme les sonates de Beethoven. Car je veux pouvoir garder ma subjectivité intacte. La musique est toujours subjective, que vous soyez compositeur ou interprète.

Diriez-vous que la musique peut véhiculer des messages plus universels que d’autres formes d’art ?

Je n’ai pas dit cela. Pour moi, toute forme d’art doit être universelle. Mais il est vrai qu’en musique nous n’avons pas les problèmes de langue et de linguistique que vous avez avec la poésie, par exemple, où toute tentative de traduction risque de vous faire perdre des éléments liés à la phonétique ou à la coloration du mot. En ce sens, alors oui, la musique, par son mystère, peut peut-être toucher plus de gens.

Cette notion de couleurs est-elle importante pour le compositeur que vous êtes ?

On dit souvent qu’il y a trois aspects dans la musique : mélodie, rythme et harmonie. J’ajouterais un quatrième : la couleur du son. C’est la raison pour laquelle j’ai passé trois mois à surfer sur Internet à la recherche de nouveaux instruments, pour ma symphonie Universe.

Vos deux dernières symphonies sont liées à l’idée d’espace. Êtes-vous un musicien figuratif ?

Je ne suis pas en compétition pour obtenir le prix du compositeur le plus ceci ou cela. Je compose de manière organique, et c’est cet aspect-là que je chéris le plus dans la musique. J’ai commencé à composer dès l’âge de 5 ans, en autodidacte. Chez moi, tout part de l’improvisation. Mon premier professeur de piano était un élève de Cortot et un compositeur lui-même, et il m’a beaucoup encouragé dans ce sens.

Que représente le piano pour vous aujourd’hui ? Un ami, un confident, un réconfort ?

Mon rapport à l’instrument a beaucoup changé au fil des ans et des événements de la vie. Il y a quinze ans, je me définissais encore comme un musicien pianiste à 90 %. Aujourd’hui, j’embrasse la musique de façon beaucoup plus universelle, je n’écoute presque plus que de la musique symphonique ou de l’opéra. Pourtant, le piano reste pour moi essentiel. Plus que tout ce que vous avez évoqué, c’est un espace physique et mental. C’est le lieu où je peux travailler et avancer.

En parlant de votre éducation musicale, quelle est la situation de la musique aujourd’hui, en Turquie ?

À l’heure actuelle, nous avons de nombreuses salles d’opéra et plusieurs dizaines d’orchestres et de festivals. La musique sous ses formes les plus diverses fait partie de notre culture, et nous devons nous battre pour qu’elle le reste. De même que nous avons un très bon cinéma d’auteur, proche de l’univers russe d’un Andreï Tarkovski, qui rayonne dans le monde entier. Je ne veux pas conjecturer sur l’avenir de la culture dans notre pays, car nous attendons tous les élections de 2014. Mais plusieurs théâtres ou salles d’opéra sont menacés de fermeture. Qui sait s’il restera encore des théâtres en Turquie en 2015 ?

Le procès qui vous a été fait a-t-il été un bon moteur pour écrire ?

J’ai composé, durant les huit mois qu’a duré mon procès, deux symphonies : l’une, Mesopotomia, de cinquante minutes. L’autre, Universe, de trente minutes. Un rythme quasi-mozartien ! Donc c’est une bonne nourriture, ça oui. Ma musique se nourrit de crises, de passions et de frustrations. En un sens, je dirais presque que j’ai la chance de vivre dans un Moyen-Orient cerné par tant de problèmes, militaires, ethniques ou religieux, qui sont des sources d’inspiration quotidiennes.

Quel message souhaitez-vous aujourd’hui adresser au public occidental, qui vous a soutenu et continue de vous soutenir ?

Je veux avant tout dire qu’aujourd’hui je ne me sens pas seul, et c’est à mon avis le plus important. Et lui faire savoir que je lui suis infiniment reconnaissant pour cela !

Bio Express

1970 Naissance à Ankara, en Turquie.

1984 Compose sa première sonate pour piano.

1994 Obtient le prix des Young Concert Artists International Auditions à New York.

1997 Sa pièce Black Earth, pour piano, dans le style d’un John Cage, lui vaut la reconnaissance internationale comme compositeur.

1998 Premier enregistrement : Introducing Fazil Say chez A.K. Müzik.

2003 Sortie de Black Earth chez Naïve.

2010 Création de sa première symphonie, Istanbul Symphony.

25 NOVEMBRE 2013 Sortie de ses deux dernières symphonies, Mesopotomia et Universe, chez Naïve.

13 JANVIER 2014 Sortie de son prochain album Beethoven, avec le chef Gianandrea Noseda et l’Orchestre de la radio de Francfort (Concerto no 3) chez Naïve.

Concerts

LE 13 JANVIER 2014

Mozart (Sonate no 10 K. 330),

Stravinsky (Petrouchka pour piano), 
Chopin (Quatre nocturnes), 
Beethoven (Sonate no 14 op. 27 no 2 « Clair de lune »).

À 20 heures au Théâtre des Champs-Élysées (Paris VIIIe). 
Loc. : 01 49 52 50 50.

LE 12 FÉVRIER 2014

Saint-Saëns (Concerto pour piano no 2 op. 22). 
Avec l'Orchestre de chambre de Paris et 
sir Roger Norrington (dir.). 
À 20 heures au Théâtre des Champs-Élysées.

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