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Les mains liées des éditeurs turcs 3 janvier 2014

Posted by Acturca in Art-Culture, Books / Livres, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) vendredi 3 janvier 2014, p. LIV6
Monde des livres

Guillaume Perrier, Istanbul, correspondance

Les Exploits d’un jeune Don Juan restent sous surveillance en Turquie. Et d’autres procès risquent encore de voir Guillaume Apollinaire traîné dans les tribunaux du pays. Le 17 décembre, Irfan Sanci, l’éditeur en turc de ce roman érotique de 1911, et Ismail Yergüz, son traducteur, comparaissaient devant la deuxième Cour pénale d’Istanbul pour sa publication turque en 2009. La justice avait ouvert une enquête pour  » obscénités  » et  » publication immorale « . Les deux hommes ont été acquittés, mais sont  » mis à l’épreuve  » pendant trois ans. Ils pourront donc être rejugés s’ils viennent à commettre un nouveau  » crime « . Un appel devant la Cour de cassation est encore possible.

Ce jugement mi-figue mi-raisin maintient le monde de l’édition sous la menace de la censure.  » Cette décision va évidemment lier les mains de l’éditeur et du traducteur. Plus encore, cela va provoquer une autocensure et considérablement atteindre la créativité littéraire et artistique « , estime Esra Karaosmanoglu Bayar, membre du PEN club turc. En dépit de récentes réformes destinées à mieux protéger la liberté d’expression, la justice continue de se réserver un droit de regard sur la production éditoriale.

Pour Irfan Sanci, le feuilleton dure depuis près de quatre ans. En 2010, l’Association internationale des éditeurs lui avait remis un prix spécial à Genève, pour soutenir son activité, le jour même de sa première comparution pour Les Exploits.  » Mon pays me punit pour mon travail et, en même temps, je reçois le soutien d’une organisation internationale. C’est tragique, mais c’est la Turquie « , avait-il déclaré à l’époque. Avant cela, il avait été inquiété pour d’autres ouvrages, parus dans sa collection de littérature érotique : Le Pendule magique, de Ben Mila, l’anonyme Correspondance d’une bourgeoise avertie, ainsi que Le Con d’Irène, d’Aragon. A chaque fois, il avait été relaxé.

Apollinaire a lui aussi subi d’autres foudres des juges turcs. En 1999, l’éditeur des Onze mille verges, Rahmi Akdas, avait été poursuivi, et les stocks de l’ouvrage incriminé détruits. Après une longue bataille judiciaire, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Turquie, en 2010, pour ce cas de censure manifeste.

Le plus absurde dans l’affaire des Exploits du jeune Don Juan est que la justice turque a cru bon de nommer deux experts pour attester de la valeur littéraire de l’œuvre d’Apollinaire.  » Deux professeurs de littérature ont dû rédiger un rapport pour répondre à cette question « , affirme Irfan Sanci. Le comité ministériel pour la protection de l’enfance a indiqué pour sa part que le livre ne constituait pas une œuvre artistique, mais  » une obscénité « . Les juges n’avaient jusqu’alors pas suivi cette appréciation.

Steinbeck et Burroughs

D’autres illustres noms de la littérature mondiale ont récemment défrayé la chronique judiciaire turque. Ou du moins ont fait l’objet de procédures de la part de bureaucrates zélés, le plus souvent après des plaintes de parents d’élèves pour que les œuvres soient retirées des programmes scolaires. Le ministère de l’éducation nationale a ouvert une enquête en 2013 contre Des souris et des hommes, de John Steinbeck, au prétexte qu’un personnage se rendait chez des prostituées. En 2011, il avait décrété La Machine molle, de William S. Burroughs,  » contraire aux valeurs morales  » de la société turque. Le ministère de la culture s’était élevé contre cette tentative de censure.

Les auteurs contemporains ne sont pas épargnés.  » Il y a de nombreux exemples préoccupants de censure d’Etat dans les tribunaux turcs qui affectent les éditeurs, les traducteurs, les écrivains et les journalistes. Nous pensons que cela compromet sérieusement la volonté de la Turquie d’être acceptée dans l’Union européenne « , a affirmé, le 17 décembre, Ola Wallin, président de l’Association internationale des éditeurs. En France, le Syndicat national de l’édition et la Société des gens de lettres ont également apporté leur soutien à leurs confrères. Ainsi qu’à Apollinaire.

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