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Un nouveau compromis turc entre occidentalistes et musulmans modérés 7 janvier 2014

Posted by Acturca in Middle East / Moyen Orient, Turkey / Turquie, Turkey-EU / Turquie-UE.
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L’Opinion (France) 7 janvier 2014, p. 8
La fabrique de l’Opinion ~ L’invité du 14Bassano

Alexandre Adler

Alexandre Adler : « La Turquie est marquée d’une dualité véritable. Un coup d’Etat policier, à présent appuyé par l’armée, vient de se dérouler ».

Admirable scénario de crise que celui que traverse en ce moment même la Turquie d’Erdogan ! Car il permet de mesurer le chemin accompli. De 1918, année de la fondation de la Turquie moderne, à 1997, date du dernier complot des organes de sécurité contre le premier gouvernement islamiste d’Erbakan, le caractère double de l’Etat turque s’est toujours affirmé, avec une insistance croissante dans le temps en faveur des institutions démocratiques. Depuis l’affirmation du mouvement « Jeune Turc » avec la révolution de 1908, la Turquie se veut un Etat constitutionnel moderne, tout en maintenant le plus souvent quiescente une structure autoritaire héritée des Janissaires réformateurs du XIXe siècle. Les deux structures n’ont cessé de fonctionner, se renforçant même à certaines périodes l’une l’autre.

Erdogan a franchi toutes les lignes rouges que l’AKP s’était engagée à ne jamais remettre en cause après sa victoire de 2003. Démantèlement de l’autorité militaire, instauration progressive d’une islamisation…

Atatürk utilisa ainsi son pouvoir militaire incontesté pour imposer une vraie révolution culturelle laïque, bien au-delà de ce qu’avaient envisagé les réformateurs de 1908. Inönü imposa de la même manière à ses partisans déchaînés l’instauration de l’alternance en 1951, après la victoire des démocrates islamisants de Menderes. Le coup d’Etat militaire de 1960 aboutit tout de même à la légalisation, même timide, des communistes et des islamistes. Enfin, le dernier coup d’Etat militaire de 1979 ouvrit la voie au gouvernement de réconciliation moderne d’Özal, lequel prépara l’instauration de la Turquie actuelle où l’Islam a retrouvé toute sa place sans pour autant que la modernité occidentaliste ne soit gravement remise en cause.

En 1997 enfin, la « structure de force » du régime intervint une ultime fois, mais déjà sous la forme d’une coalition parlementaire claudicante de la droite et de la gauche kémalistes, ce qui eut tout de même pour résultat d’aboutir à la mutation culturelle des islamistes et à la fondation de l’AKP, qui rompait à peu près clairement avec l’extrémisme « Frères musulmans » du Père fondateur Erbakan.

Les trois points fixes de la stratégie internationale de la Turquie démantelés

Depuis lors, cette « structure de force » a été très largement démantelée : les pouvoirs de la Cour constitutionnelle sont désormais rognés, la police a été entièrement noyautée par des islamistes, il est vrai pro-américains, et les armées ont subi de plein fouet l’affaire Ergenekon qui, née d’une incontestable fronde antiislamiste de quelques colonels de gendarmerie retraités, en est venue lors du procès public à l’établissement d’un dossier baroque et mensonger, ébranlant ainsi de haut en bas l’institution militaire, au moment pourtant où la gravité de la crise syrienne et la négociation inévitable avec les Kurdes militeraient au contraire pour la préservation d’une armée forte.

Erdogan a en effet franchi toutes les lignes rouges que l’AKP s’était engagée à ne jamais remettre en cause après sa victoire électorale sans appel de 2003. Démantèlement de l’autorité militaire, instauration progressive d’une islamisation, encore timide il est vrai, de la société à travers des symboles comme le port du voile dans les universités, comme à travers de nouvelles lois qui visent à encadrer le mariage ou le divorce. L’étape suivante aura consisté à démanteler les trois points fixes de la stratégie internationale de la Turquie : on aura commencé par l’alliance israélienne qu’Erdogan a fait voler en éclats à coups de provocations délibérées dès la réunion de Davos de 2008 qui l’oppose publiquement à Shimon Peres pour aboutir à un divorce complet après l’incident naval du « Mavi Marmara ».

Le second point fixe consistait dans le soutien de l’AKP à une candidature sans réticences de la Turquie à l’Union européenne. Ici, le ministre des Affaires étrangères – Ahmet Davutoglu – aura procédé sans rompre officiellement mais en dédaignant ouvertement les institutions européennes et en faisant miroiter à l’opinion turque une sorte de restauration d’un empire ottoman virtuel qui ira, en 2012-2013, jusqu’à la conclusion d’une alliance organique avec les Frères musulmans égyptiens, juste avant leur faillite.

Restait le troisième pilier : l’alliance américaine qui, elle, remonte à 1944. Ici Erdogan aura procédé par provocations successives, d’abord en proposant sa médiation conjointe avec celle du Brésil au point culminant de la crise nucléaire iranienne et en suggérant benoîtement un règlement de celle-ci entièrement dictée par les intérêts iraniens, alors représentés par Ahmadinejad. Cette année, enfin, le gouvernement turc choisissait une provocation bien plus spectaculaire en déclarant son intention de doter l’armée de systèmes de défense antiaérienne chinois qui sont, de facto, incompatibles avec l’appartenance de la Turquie à l’OTAN. Cette ultime provocation était elle-même engagée alors que Barack Obama n’avait pas ménagé ses efforts pour trouver des concessions acceptables pour la Turquie à de nombreuses reprises.

La réconciliation des chefs militaires et de l’« imam caché »

Or, la dérive autoritaire, autarcique et islamo-nationaliste d’Erdogan est à présent contrée par une coalition improbable que seule l’impéritie des dirigeants actuels de l’AKP pouvait faire naître. Tout se noue dans ce mois de juin 2013 où la jeunesse moderniste stambouliote envahit la place Taksim, symbole de la laïcité kémaliste pendant que le nouvel et grand allié égyptien s’effondre en quelques jours sous les coups conjugués du peuple et de l’armée ; ne laissant à Erdogan comme allié véritable (puisque l’Arabie saoudite est également brouillée avec lui) que le Hamas palestinien à Gaza et la télévision qatarie Al Jazeera qui émet aussi en turc depuis deux ans. Dès ce moment-là, des voix s’élevèrent de l’intérieur de la mouvance islamiste pour dénoncer l’irresponsabilité du Président. Le chef de l’Etat Abdullah Gül, qui fut l’indispensable allié d’Erdogan dans sa prise du pouvoir après l’an 2000, ne cessait d’exprimer ses plus expresses réserves, notamment sur l’abandon de la politique européenne, allant même jusqu’à déclarer que « tout ce qui s’était passé de bien en Turquie ces quinze dernières années était imputable à l’influence de l’Europe, en matière surtout de liberté civile ».

Mais plus redoutable encore que la fronde explicite du numéro deux du régime : la rupture avec l’ « imam caché » de l’Islam turc Fethullah Gülen. Gülen, en effet, est profondément persuadé qu’avec le consentement des Américains et la poursuite des alliances européenne et israélienne, les musulmans de Turquie peuvent devenir durablement hégémoniques sans polarisation excessive de la société turque ni renaissance inévitable d’un mouvement laïc, encore faible aujourd’hui et toujours réticent à l’endroit de la candidature européenne. Après avoir mis en garde contre les tensions avec Israël, Gülen, qui vit dans une sorte d’exil volontaire aux Etats-Unis, est passé à la remise en cause de toute la politique suivie par Erdogan et Davutoglu. Or, il ne s’agit pas d’une mince affaire puisque ce sont la police et la magistrature, noyautées par Gülen, qui sont venues à bout de l’armée au moment de l’affaire Ergenekon. Et pour bien démontrer à toutes les élites du pays que l’Etat profond se dérobait maintenant aux injonctions du gouvernement, Gülen a cette fois- ci engagé un petit putsch apparemment légal en lâchant la police sur un essaim d’affaires de corruption qui met en cause, à travers leurs rejetons, les principaux ministres de la garde rapprochée d’Erdogan, ainsi que des membres de sa famille. A peine la tempête née que l’on constatait l’émergence de l’impensable : la réconciliation des chefs militaires et de Gülen, l’armée exigeant à présent publiquement du gouvernement la révision des verdicts sévères du procès Ergenekon.

Erdogan, en « dictateur démocrate » d’une Turquie hégémonique au Moyen-Orient

La structure politique turque, nous l’avons dit, est marquée en profondeur d’une dualité véritable : un coup d’état policier, à présent appuyé par l’armée, vient de se dérouler sous nos yeux incrédules. Mais pas question néanmoins de faire rouler les chars dans les rues d’Istanbul, car en Turquie nous n’en sommes pas au même point qu’en Egypte. Ce coup de boutoir, qui vient après les manifestations, certes minoritaires, mais très significatives de la jeunesse moderniste au printemps dernier, crée la place pour une nouvelle phase.

Gülen a cette fois-ci engagé un petit putsch apparemment légal en lâchant la police sur un essaim d’affaires de corruption qui met en cause les principaux ministres de la garde rapprochée d’Erdogan

Ici encore, Gülen a déjà pris quelques longueurs d’avance. En se réconciliant de manière improbable avec les ultra laïcs de l’armée, en caressant dans le sens du poil les nationalistes de droite, hostiles à tout compromis historique avec le mouvement kurde et en faisant distribuer, par son allié stratégique Gül, des encouragements verbaux à la jeunesse en révolte. Or, Erdogan veut encore transformer le système politique en une sorte de « Cinquième République », en conférant au président de la République nouvelle manière les véritables pouvoirs exécutifs. A la suite de cette révision, il comptait se présenter aux nouvelles élections au suffrage universel et s’instaurer « dictateur démocrate » d’une Turquie hégémonique au Moyen-Orient. L’offensive de Gülen, en jetant la confusion au coeur même de l’AKP, est en train de priver, sur le plan parlementaire, Erdogan de la majorité des deux tiers nécessaires à la révision constitutionnelle, et crée également à chaud un mouvement de rejet qui se traduirait, lors d’un référendum éventuel, par une mise en minorité du président.

Certes, le coup d’Etat à froid que nous venons de vivre n’est pas encore la chute du régime AKP, mais il se profile déjà virtuellement un nouveau compromis historique entre occidentalistes et musulmans modérés qui pourrait bien être, de manière plus civilisée, la réédition de la coalition égyptienne qui aura eu raison des Frères musulmans de Morsi.

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