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Erdogan, la folie des grandeurs 9 janvier 2014

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Le Point (France) no. 2156, jeudi 9 janvier 2014, p. 58-60

De notre correspondant à Istanbul Guillaume Perrier

Turquie. Mosquée XXL, aéroport colossal, canal… Entre mégalomanie et scandales politico-financiers, le maître de la Turquie voit les choses en grand.

Les grues s’agitent et les marteaux piqueurs vrombissent sans relâche. Les ouvriers travaillent d’arrache-pied au sommet de la colline de Camlica, à Istanbul, où les fondations de la future mosquée géante qui surplombera le détroit du Bosphore sont déjà posées. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui vit non loin de là, sur la rive asiatique de la mégalopole, supervise de près l’avancement des travaux.

Cet édifice colossal de 50 000 mètres carrés est l’une des dernières folies architecturales voulues par l’autoritaire dirigeant turc pour « sa » ville.« La mosquée sera visible depuis tous les quartiers d’Istanbul(…),elle surpassera toutes les autres, y compris celle de La Mecque », a-t-il lancé en officialisant le projet l’an dernier. Et qu’importe que la colline de Camlica soit l’un des derniers espaces boisés, un sanctuaire ornithologique et écologique, ainsi qu’un site archéologique. Qu’importe que les organisations de défense de l’environnement et l’ordre des architectes s’opposent au projet, mené sans aucune concertation. Rien ne peut arrêter ce caprice.

Ce n’est qu’un exemple de la frénésie qui s’est emparée d’Istanbul. Entre les cérémonies d’inauguration et les poses de premières pierres, Erdogan ne sait plus où donner de la truelle, tant les chantiers sont nombreux. Tours de logements, complexes de bureaux, centres commerciaux, autoroutes, ponts, tunnels, stade, aéroport, marinas… Des dizaines de projets lancés ces dernières années ont métamorphosé la Rome de l’Orient, pour le meilleur et pour le pire, faisant la fortune des rois locaux du béton. Le secteur de la construction, l’un des poids lourds de l’économie,« a toujours été le principal moyen de financement de la politique en Turquie », rappelle Mehmet Altan, directeur du département d’économie de l’université d’Istanbul. Mais, sous le règne du sultan Erdogan, la relation avec le pouvoir est devenue fusionnelle. A tel point que les scandales politico-financiers sont désormais quotidiens.

Frénésie. Le 29 octobre, jour anniversaire de la fondation de la République, c’est le Marmaray que le Premier ministre a inauguré en grande pompe. Et, comme souvent, tout a commencé par une prière collective, menée par le directeur des affaires religieuses, la plus haute autorité musulmane du pays. Le Marmaray est un axe ferroviaire qui relie désormais les continents européen et asiatique en passant sous le Bosphore, grâce à un tunnel de 1 400 mètres.« Un rêve de plusieurs siècles », imaginé par les sultans ottomans pour développer leur capitale. Construit avec l’aide financière et technique du Japon pour près de 4 milliards d’euros, le Marmaray a été lancé en 2004, mais a pris plusieurs années de retard après la découverte d’un ancien port byzantin et de dizaines de vestiges de navires, ainsi que d’une nécropole néolithique. Agacé par ces fouilles qui contrariaient ses ambitions, le Premier ministre a fini par exiger que « les amoureux de poterie et de vaisselle » plient bagage.

4 milliards d’euros

C’est le coût du Marmaray, le tunnel ferroviaire de 1,4 km passant sous le Bopsphore qui relie l’Europe et l’Asie. Un rêve devenu réalité.

La brutalité et l’absence de transparence de la politique de grands travaux d’Erdogan sont apparues aux yeux de tous au printemps, sur la place Taksim, au coeur d’Istanbul. En envoyant les bulldozers raser le parc Gezi et les policiers antiémeute écraser les écolos, il a déclenché une vague de manifestations sans précédent depuis son arrivée au pouvoir, en 2003. Il faut dire que les Stambouliotes voyaient depuis bien longtemps les attraits de leur ville irrémédiablement noyés dans le béton. Des années de croissance soutenue et de frénésie consumériste ont engendré d’horribles shopping mallsà l’américaine qui ont supplanté cinémas et théâtres : on compte plus de quatre-vingt-dix de ces centres commerciaux, parfois vides !

Le secteur du BTP se frotte les mains. A Istanbul, au nom de la mise aux normes sismiques, plus de six millions de bâtiments doivent être rasés pour céder la place à des immeubles neufs.« La Turquie a une économie de rente que le gouvernement partage avec le BTP. Le marché n’est plus lié à l’offre et à la demande, il y a un vrai risque de bulle immobilière à l’espagnole », note Altan.

A la périphérie de la mégalopole, autour du stade olympique où paissaient vaches et moutons, s’élèvent désormais de grands ensembles, condominiums sécurisés pour la nouvelle classe moyenne. Avec, là aussi, un penchant pour le mauvais goût : ici un Bosphore de carton-pâte, là des répliques grossières de palais ottomans, le tout à 40 kilomètres du centre historique…

p. 60

Des centaines de milliers de logements ont été mis en vente et les publicités inondent journaux et chaînes télé. Mais le projet le plus spectaculaire a été lancé par Ali Agaoglu, petit entrepreneur devenu, en quelques années, l’un des magnats les plus riches de Turquie. Avec le programme Maslak 1453 (l’année de la conquête de Constantinople par les Ottomans), on bat tous les records : cet ensemble de 24 tours totalisant 5 000 appartements et des centres commerciaux est en cours de construction en lisière de forêt pour plus de 6,5 milliards d’euros. De riches ressortissants du Golfe s’arrachent ses lofts à plusieurs millions. Et, chaque fois, ces complexes étirent un peu plus une agglomération qui s’étend déjà sur plus de 120 kilomètres d’est en ouest.

Mais le pire est encore à venir. Après une décennie au pouvoir et avec la ferme intention d’y rester, Erdogan se voit en pharaon bâtisseur et veut faire d’Istanbul le miroir de son pouvoir et de sa mégalomanie. Une ville-monde comme l’imaginaient les sultans ottomans. La construction d’un troisième pont autoroutier sur le Bosphore, qui éventre les derniers hectares de forêt, a commencé. Les chantiers navals historiques de la Corne d’or vont être transformés en marina. Des parkings géants pourraient être construits sur la mer pour rentabiliser l’espace. Un nouveau centre financier est créé de toutes pièces, sur la rive asiatique.

22 milliards d’euros

C’est le coût du « plus grand aéroport du monde » espéré pour 2019. Avec ses 6 pistes, il transporterait 150 millions de passagers chaque année.

Avec des municipales en mars, l’espoir de voir se ralentir cette frénésie bétonnière est mince. Au contraire, Erdogan multiplie les promesses. Istanbul va être dotée d’un nouvel aéroport, le « plus grand du monde », dont l’ouverture est prévue pour 2019. Attribué à cinq compagnies turques proches du gouvernement, le marché est colossal : 22 milliards d’euros. Enfin, le chef du gouvernement est déterminé à mener à bien son projet le plus déraisonnable : le percement d’un canal de 40 kilomètres de longueur entre la mer Noire et la mer de Marmara. Une voie parallèle au détroit du Bosphore, pour détourner le trafic maritime, mais qui redessinerait totalement la géographie de la ville. Le financement de tous ces projets est pourtant loin d’être garanti.« Beaucoup n’iront pas à leur terme », prédit l’économiste Ugur Gürses. Et l’endettement du secteur pourrait même mener à des faillites en série.

Fuite en avant. La même logique a été appliquée à l’industrie du tourisme, sur laquelle le pouvoir s’appuie pour faire rentrer des devises. La Turquie accueille déjà plus de 30 millions de visiteurs par an et veut porter ce chiffre à 50 millions avant dix ans, là encore au mépris de l’environnement et du patrimoine historique. Mais la croissance, moins de 4 % en 2013, ne connaît plus les envolées spectaculaires de ces dernières années, les déficits des comptes courants se creusent; le « miracle » turc a fait long feu. La folie des grandeurs d’Erdogan constitue donc, selon les économistes, une dangereuse fuite en avant et ses ambitions ne répondent plus à aucune logique.

Ainsi, l’« objectif 2023 », le plan de développement qui a été assigné au pays, dresse une feuille aussi irréaliste que ses projets d’urbanisme sont déraisonnables. Il assure pourtant que la Turquie, 16e économie mondiale, figurera à cette échéance parmi les dix premières puissances. Pourquoi 2023 ? Parce que ce sera l’année du centenaire de la fondation de la République turque; anniversaire qu’il entend bien célébrer personnellement pour étancher sa soif de gloire.

 

Erdogan rattrapé par les affaires

L’affaire de corruption, de malversations et de blanchiment qui éclabousse depuis mi-décembre l’entourage proche du Premier ministre comprend plusieurs volets distincts. Le premier concerne le commerce avec l’Iran, en violation de l’embargo international, par la banque publique Halkbank, dont le PDG a été arrêté. Plusieurs ministres, soupçonnés d’avoir reçu des pots-de-vin dans cette affaire, ont démissionné. L’autre volet concerne plus directement la politique urbaine menée par le parti au pouvoir et la frénésie de construction qui transforme Istanbul et les grandes villes turques. Au coeur du système se trouve l’administration du logement collectif (Toki). Des permis de construire frauduleux ont été délivrés par des mairies proches du mouvement d’Erdogan, y compris à proximité du tunnel ferroviaire Marmaray, à Istanbul. Le scandale met en lumière la relation incestueuse entre pouvoir politique turc et secteur de la construction, son principal vecteur de financement. Plusieurs grands patrons du BTP proches du gouvernement ont été inculpés. Le ministre de l’Urbanisme, ancien patron de Toki, Erdogan Bayraktar, qui a dessiné la politique de transformation urbaine à Istanbul, a été lui aussi mis en cause et poussé à la démission. Avant de partir, il a appelé le Premier ministre à prendre également ses responsabilités

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