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Une tache rouge sang trouble le paradis 15 janvier 2014

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Le Monde (France) mercredi 15 janvier 2014, p. 12

Noémie Luciani

Un plaidoyer réussi contre le mariage forcé de très jeunes filles. Halam Geldi : ne me demandez pas pardon… A voir.

Sous le soleil, des orangers ployant sous le poids des fruits mûrs, des maisons aux volets aussi colorés que les robes des femmes, des cafés où l’on improvise, quand le soir tombe, un concert de chansons populaires… Le village d’Akincilar, dans la partie nord de Chypre contrôlée par la Turquie, a des airs trompeurs. Il suffit de deux mots pour que le sort de deux écolières, Reyhan et Huriye, bascule.

Halam Geldi (« Ma tante arrive ») : cette phrase banale est le prélude du drame. Par elle, Huriye signifie à Reyhan qu’elle vient d’avoir ses règles. Si ses parents le découvrent, ils vont la déscolariser et la marier à un cousin, comme le veut la coutume, alors que tout le monde sait désormais que la consanguinité est responsable des handicaps que l’on observe dans les rues d’Akincilar…

Il n’est pas si fréquent que les films militants prennent le temps de construire une mise en scène et un sens au-delà des nécessités du discours qu’ils se sont choisi pour étendard. Halam Geldi fait partie de ceux-là. Dès la première scène, le film d’Erhan Kozan témoigne de cette exigence. Certes, il faut frapper, faire naître le souffle de la révolte et le désir de lutter contre ce crime traditionnel qu’est le mariage forcé des très jeunes filles dont certaines ne sont pas même pubères. Mais, pour que la démarche soit légitime, il faut que le film prenne le temps de témoigner du monde tel qu’il est, et pas seulement de l’injustice.

Tragique absurdité

Dans cette première scène, le matin commençant étend sur le village ses couleurs enchanteresses : c’est l’Eden. Mais voilà cet Eden brouillé, sans mots, par un regard de l’écolière qui s’avance dans les rues avec précaution pour ne pas se faire remarquer. Elle avise une poubelle, très vite la vide à moitié, y dépose un petit sac, le recouvre des détritus et mélange, l’air révulsé, tous les rebuts ensemble. S’enfuit. Rien n’a bougé, tout est silence, et pourtant c’est tout le visage d’Akincilar qui vient de nous être montré : sa beauté, sa richesse, la tragique absurdité qui le gangrène.

En suivant les pas mal assurés de Reyhan, d’Huriye, de Halil, jeune écolier qui vient d’arriver au village, le film gagne progressivement en intensité dramatique; ce qui n’était au départ qu’un malaise sourd prend les allures d’une guerre dans laquelle les hommes prennent les armes contre une poignée de femmes et d’enfants, qui sont leurs épouses, leurs filles, leurs fils.

Ce faisant, Halam Geldi n’évite pas tous les écueils et, à mesure que la cause qu’il défend se fait plus pressante, use de ralentis, de flash-back, de violons superflus. Néanmoins, le talent se confirme, tandis que le film se resserre vers un finale remarquable, sans jamais se départir d’un langage visuel aussi lisible qu’expressif.

Pesant sur le visage de la formidable Miray Akay (Reyhan) comme un linceul, le voile rouge de la mariée prend le relais de ses larmes et de ses mots : dans le noir de la nuit ou sur la blancheur tachée d’un drap, la couleur se fait symbole, aussi dérangeante qu’elle pouvait être chatoyante, quand le regard se promenait sur les façades arc-en-ciel de l’Eden à l’envers.

Film turc de Erhan Kozan
Avec Miray Akay, Tunç Oral II, 
Melisa Celayir, Melis Kara (1 h 40).

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