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Turquie : jusqu’où peut aller la reprise en main d’Erdogan ? 14 avril 2014

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
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Le Figaro (France) no. 21675, lundi 14 avril 2014, p. 17

Laure Marchand, Istanbul

Malgré les affaires de corruption, la répression des manifestations et la restriction des libertés, le premier ministre islamo-conservateur a remporté haut la main les élections locales de mars. De quoi encourager l’autoritarisme de Recep Tayyip Erdogan, le nouveau « sultan » ?

Le Parti de la justice et du développement (AKP) a remporté une large victoire lors des élections locales du 30 mars, avec près de 44 % des suffrages à l’échelle nationale. Un score qui renforce les craintes d’autoritarisme du « Sultan » turc.

Les ambitions présidentielles d’Erdogan peuvent- elles être contrariées ?

Ira ou n’ira pas à l’élection présidentielle au mois d’août ? Conversations autour d’un thé et débats télévisés retournent la question dans tous les sens. Mais depuis les 43,6 % obtenus par son parti aux élections locales le 30 mars, le doute s’estompe. Recep Tayyip Erdogan semble bien décidé à briguer le fauteuil de président. Son actuel occupant, Abdullah Gül, ne lui céderait pas la place de bonne grâce, mais il n’a guère le choix : il n’est pas prêt à lui disputer sa légitimité face au peuple. La difficulté pour Recep Tayyip Erdogan sera de réunir autour de sa candidature les Kurdes et les Turcs nationalistes. Une alliance de la carpe et du lapin. Mais il est quasi assuré de remporter ce scrutin à deux tours, organisé pour la première fois au suffrage universel.

Le premier ministre peut également choisir de conserver son poste actuel après les législatives prévues en 2015. Il devra alors modifier le règlement interne de l’AKP, qui interdit un quatrième mandat. Quelle que soit l’option retenue, « il ne peut pas se permettre de perdre le pouvoir, résume Ali Çarkoglu, professeur de sciences politiques à l’université Koç. Il n’a pas de porte de sortie honorable, citoyen ordinaire il courrait le risque d’être poursuivi en justice » .

À défaut d’être parvenu à changer la Constitution dans le but de renforcer les prérogatives du chef de l’État, il reste déterminé à continuer d’orchestrer la vie politique s’il accède à cette fonction. « Les responsabilités seront différentes après cette élection, a-t-il déclaré dans une interview au journal Sabah. Il ne s’agira pas d’un président pour le protocole, mais d’un président qui sue, se démène et travaille dur. » L’expression « présidence alla turca » définit déjà le style de gouvernance envisagé. Elle se résume en deux mots : sans contre-pouvoir. « Quelle institution ou ministre oseraient se dresser contre lui ?, demande Ali Çarkoglu. C’est le danger. »

Faut-il craindre un nouveau tour de vis autoritaire ?

« Erdogan a vu que le ton autocratique payait, sa base électorale est fascinée par une personnification du pouvoir à outrance, constate Samim Akgönül, professeur à l’université de Strasbourg. La Turquie va entrer dans une zone de turbulences politiques, avec des pressions sur la liberté d’expression et les libertés fondamentales. »

Aucun analyste ne se hasarde plus à prédire une éclaircie démocratique. L’agenda du Parlement, qui vient de reprendre ses activités interrompues pour cause d’élections, donne le « la » . Les députés examinent un texte renforçant considérablement le champ d’action du MIT, les services de renseignements turcs, qui seront placés sous la responsabilité du premier ministre. Une large immunité leur sera conférée.

Ces derniers mois, les atteintes à l’État de droit se sont multipliées avec, entre autres, une répression violente des grandes manifestations anti-Erdogan du printemps dernier, des restrictions à la liberté sur Internet, le musellement progressif des médias, des scandales politico-financiers balayés d’un revers de main… « Les principes démocratiques sont sévèrement touchés, déplore Mustafa Akyol, auteur de l’ouvrage L’Islam sans les extrêmes. Nous avons cru qu’une fois débarrassée de l’armée, la Turquie serait une démocratie merveilleuse… Eh bien ce n’est pas le cas. » Le gouvernement turc a bien dû se résigner à débloquer l’accès à Twitter, sur injonction de la Cour constitutionnelle, il y a quinze jours. Mais le leader islamo-conservateur a déclaré qu’il ne « respecte » pas le jugement. Ce qui en dit long sur ce qu’il pense de l’autonomie de la plus haute institution judiciaire. Il s’agit d’un des rares organes étatiques encore indépendants, qui vient d’engager un bras de fer avec l’exécutif, en annulant vendredi une partie de la loi, très controversée, faisant passer, depuis février, le Conseil supérieur des juges et des magistrats sous la tutelle du ministère de la Justice. Mais à elle seule la Cour constitutionnelle ne peut pas préserver la démocratie car sa marge de manoeuvre est circonscrite. « Elle peut juste bloquer quelques décisions jugées illégales, précise Mustafa Akyol. Seuls les députés ont le pouvoir de renvoyer Erdogan devant la Cour constitutionnelle, ce qui est inenvisageable. »

Les opposants sont-ils en mesure de freiner le premier ministre ?

Les trois oppositions majeures sont, à l’heure actuelle, totalement impuissantes. La violence policière dissuade celle qui est massivement descendue dans la rue lors de la révolte de Gezi pour contester les dérives autoritaires du premier ministre. La défaite des adversaires politiques de l’AKP le 30 mars dernier rend une alternance à moyen terme invraisemblable. Reste la troisième force, la confrérie religieuse de Fethullah Gülen. Depuis mi-décembre, le chef de l’AKP fait face à la plus sérieuse entreprise de déstabilisation de son règne. Il accuse ce réseau musulman, son ancien allié, d’être derrière une tentative de « putsch » à son encontre et d’être responsable d’écoutes téléphoniques piratées et mises en ligne qui le mettent directement en cause dans des affaires de corruption colossales.

Mais la nette victoire du parti islamiste signe aussi la défaite des Gülenistes : l’électorat conservateur n’a pas été réceptif aux soupçons de malversation. « La confrérie est mentalement démolie » , estime le journaliste Nedim Sener, qui est persuadé de devoir ses treize mois d’emprisonnement à ses enquêtes sur l’entrisme des pro-Gülen dans l’appareil d’État.

Le chef du gouvernement avait lancé la contre-offensive juste après les raids anticorruption du 17 décembre, qui ont conduit à la démission de quatre ministres. En commençant par limoger des milliers de policiers et de magistrats, deux corps où la confrérie est particulièrement puissante. Réitérant ses promesses électorales, il a juré la semaine dernière, de faire juger les « traîtres » , c’est-à-dire, les partisans du prédicateur installé aux États-Unis. Mais également de les asphyxier économiquement. « La nation nous a donné un mandat pour la liquidation de l’État parallèle. Nous n’aurons pas la moindre hésitation » , a-t-il averti devant les députés, mardi. Dans la foulée, six officiers de police ont été arrêtés. Et de nombreux éditorialistes y voient les prémisses d’une nouvelle chasse aux sorcières. Les opérations contre la confrérie seront « comme un drapeau planté sur la victoire d’Erdogan » , assure Nedim Sener.

Une crise économique annoncerait-elle le crépuscule de l’AKP ?

La décennie de croissance de l’économie turque constitue un pilier des succès électoraux des islamo-conservateurs. « L’écrasante majorité des Turcs vote en fonction (…) de ce qu’elle a dans ses poches, a expliqué Adil Gür, président de l’institut de sondage Pollster. La peur d’une instabilité économique pousse à faire bloc autour d’un gouvernement fort. » Chahutée par les tensions politiques internes, touchée par les orientations monétaires de la Réserve centrale américaine, la livre turque a fortement baissé, entraînant une inflation sur les prix de 8,4 % en février, la plus forte depuis sept ans.

Dans un rapport de mars dernier, l’agence de notation Moody’s met en garde contre l’accroissement « de la vulnérabilité externe » du pays. La croissance à la chinoise de 9 % en 2010 n’est plus qu’un lointain souvenir. 2013 n’affiche plus qu’une augmentation du PIB de 4 %. C’est honorable, mais insuffisant pour la Turquie. « Cela fait dix ans que l’opposition espère une grosse crise intérieure, pointe, sarcastique, Seyfettin Gürsel, directeur de l’institut d’analyse Betam. Je ne la vois pas venir. » Les finances publiques sont sous contrôle. Avec le calendrier électoral pour seul échéancier, le premier ministre est tenté par une baisse des taux d’intérêt afin de doper la croissance. Pour l’instant, la Banque centrale turque résiste à ses velléités d’ingérence et le scénario d’un Recep Tayyip Erdogan emporté par la crise ne se profile pas.0

Du « modèle turc » à l’isolement international ?

Istanbul, ville hôte des JO de 2020… Il y a un an encore, la candidature de la ville du Bosphore avait toutes ses chances et tenait la corde avec Tokyo. La révolte de Gezi a enterré les rêves olympiques turcs. La Turquie « modèle » à suivre pour les pays arabes en pleine révolution : au regard de la dégradation accélérée de la démocratie, il s’agit désormais d’un modèle à fuir. L’étoile turque ne brille plus sur la scène internationale. À chaque restriction des libertés, Bruxelles exprime son mécontentement auprès du pays, candidat à l’adhésion à l’UE. Mais « la carotte et le bâton européens ne fonctionnent plus depuis longtemps » , rappelle Samim Akgönül. Washington tance son allié au sein de l’Otan. Les accusations de corruption « endommagent fortement l’image de la Turquie, a assené Francis Ricciardone, l’ambassadeur américain, dans le quotidien Hürriyet. Un vrai État de droit doit (y) répondre et non tenter de les imputer à des complots étrangers pour faire diversion » .

Non seulement le premier ministre ne s’émeut pas de cette légitimité perdue, mais il s’en sert pour renforcer son image d’homme à poigne. Dès qu’il en a l’occasion, il défie « les pouvoirs » étrangers, chatouillant la fièvre conspirationniste de son peuple. Le proverbe « Le seul ami du Turc est un autre Turc » est son meilleur argument.

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