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Nuri Bilge Ceylan a tenu des carnets tout au long des deux mois et demi de… 14 janvier 2009

Posted by Acturca in Art-Culture, Turkey / Turquie.
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Libération (France), 14 janvier 2009, p. 24

Didier Péron

Nuri Bilge Ceylan a tenu des carnets tout au long des deux mois et demi de montage des Trois Singes. Ce document rend compte du travail, des doutes, des moments de grâce… Le cinéaste est alors lancé dans un compte à rebours afin que le film soit prêt pour Cannes 2008. Voici quelques extraits que nous avons prélevés très partialement dans la première moitié du processus.

« Le tournage s’est terminé il y a quatre jours et a duré deux mois. Je ne sais pas si c’est parce que je vieillis, mais j’ai trouvé ce tournage difficile. Il y avait plus de monde sur ce plateau que pour mes films précédents. Il y avait environ 20-25 personnes derrière la caméra. C’est étrange de rencontrer sur le plateau des gens dont on ne connaît même pas le nom. La difficulté de ce tournage venait de certaines conditions extérieures qui l’ont rendu très embrouillé. La maison dans laquelle nous tournions dans le quartier de Yedikule a brutalement fait l’objet d’une décision de démolition dans le cadre du projet Marmaray [projet de tunnel sous la mer de Marmara – note du traducteur]. Les scènes se déroulant dans la maison ont donc dû être avancées. Il y avait ensuite des raisons liées aux saisons et aussi le fait que nous ne pouvions rater les meetings de campagne électorale qui devaient être intégrés au film. Tout cela a complètement bouleversé la chronologie du tournage. Dans de telles conditions, il est difficile de garder la constance psychologique des acteurs pendant le tournage… Surtout pour moi qui ai l’habitude de tourner les scènes dans leur ordre chronologique… Tout ne s’éclaircira qu’au montage. J’avoue que je suis un peu inquiet.

« Notre associé Cemal Noyan, à qui appartient la société Imaj, a fait monter aujourd’hui un système Avid Adrenaline dans mon bureau à Cihangir. […] Le tournage était si intense que nous n’avons même pas eu le temps d’en revoir un carré… Cette fois, nous avons beaucoup de matière : 150 cassettes HDCAM remplies. Cela fait environ cent quinze heures.

« Ça y est. Nous avons commencé le montage aujourd’hui… Nous sommes trois personnes : Ayhan Ergursel, avec qui je travaille depuis mon premier film et avec lequel nous n’avons même plus besoin de parler lors du montage, Bora Göksingol, de chez Imaj, qui avait attiré mon attention lors de la postproduction des Climats par son intelligence pratique et son amabilité, et moi… »

« Après le tennis, nous nous sommes baignés dans le Bosphore. Il faisait frais, mais l’eau n’était pas froide… En nageant, j’ai regardé la citadelle de Yoros, sur la rive d’en face. C’était comme hier. Le mois dernier, nous tournions la scène de la dispute dans la citadelle. Après avoir tourné la moitié de la scène, une pluie violente s’est abattue, accompagnée d’éclairs. Toute l’équipe s’était réfugiée dans un endroit couvert de la citadelle. Ensuite, il y a eu une éclaircie et nous nous sommes retrouvés avec une moitié de scène tournée sous les nuages à attendre désespérément que le soleil se cache pour reprendre le tournage. Dès que le soleil disparaissait un court moment, nous essayions de vite tourner quelque chose. Nous étions tous dépités. Nous ne voyions plus le bout… Et maintenant, je suis là, à nager, à m’allonger sur le sable et à regarder la citadelle de loin. Mehmet est à côté de moi, relevé sur ses coudes, il regarde au loin. L’expression triste, il me raconte les détails du suicide de son ex-associé. Je ne sais pas pourquoi, il ne m’en avait jamais parlé auparavant. Comme s’il avait évité de le raconter. Il me dit qu’il n’est pas très éloigné non plus de l’idée du suicide. A mon retour, je me suis tout de suite remis au montage. La scène du bureau est complètement entremêlée. Je n’aurai pas la paix tant que je ne lui aurai pas trouvé une solution. »

«  »Il y a deux grandes tragédies dans la vie d’un homme : la première est de ne pas atteindre son but, la seconde et la plus grande est de l’atteindre. » Friedrich Nietzsche.

Ali Jafaar, du magazine américain Variety, a téléphoné aujourd’hui. Pour un article qu’il préparait, il m’a demandé une analyse du film commercial et du film d’auteur dans le cinéma turc. Je lui ai dit que je ne voulais pas parler de ce sujet-là. »

« Je n’ai pas réussi à dormir cette nuit. Je songeais à diverses choses. Ma mère, mon père, ma famille… Le tennis et la mer m’ont fait du bien. Après avoir passé une semaine comme enfermé dans une cave, écouter le bruit doux les vagues dans un endroit isolé éveille en moi un sentiment bizarrement cosmique. La vie est perçue exactement comme les coupures d’un montage. Tu es là, l’instant d’après tu es ailleurs. Entre les deux, tout s’efface. J’ai attendu qu’Ebru et Ayaz me rejoignent. Ils ne sont pas venus. Lorsque je suis revenu, j’ai regardé la scène dans laquelle Ismail vomit. Ils ont fait quatre ou cinq versions, mais aucune n’est bonne. C’est artificiel. Ils n’ont pas du tout compris le problème. Je me suis installé et je l’ai refaite. Mais comme à partir de demain nous allons travailler tard, j’ai décidé d’arrêter et de passer du temps avec Ebru et Ayaz. Nous nous sommes promenés. »

« Enfin nous arrivons à la longue scène 80, la plus importante du film, celle dans laquelle un certain nombre de nœuds se défont. Cette scène est celle qui m’a donné le plus de fil à retordre, autant à l’écriture du scénario qu’au tournage. Sa difficulté ne vient pas du tournage ou du jeu des acteurs. Comme c’est une scène extrêmement féminine, la difficulté vient du fait qu’elle donne constamment le sentiment, et jusqu’au dernier moment, qu’il y a encore quelque chose à faire pour elle. C’est pour cela que nous avions fait de nombreux changements dans le scénario. J’ai bien filmé la version que nous avions à peu près décidée, mais par la suite, j’ai changé d’avis ou j’ai trouvé de nouvelles idées et j’ai recommencé encore et encore de nouvelles prises de vue. C’est une scène que je recommençais à de multiples reprises, avec chaque fois de petites différences. Et même maintenant, lors du montage, j’hésite entre les différentes versions. Bien sûr, j’ai une favorite. Mais c’est ça, le montage. La plupart du temps, on ne fait pas forcément ce que l’on avait prévu de faire. Même si il y a le moindre doute, il faut essayer. Parfois, une idée dont on pense qu’elle ne fonctionnera pas peut produire un vrai miracle lorsqu’on l’applique. Avant de commencer le montage de cette scène, j’ai donné une heure de pause à Ayhan et Bora pour me permettre de revoir les annotations microscopiques que j’avais faites sur le scénario lors du tournage, histoire de me rappeler mes intentions. Ensuite, j’ai rappelé Ayhan et Bora. Nous avons fait une réunion. Je leur ai expliqué mes pensées pour cette scène. J’ai demandé leur avis. »

39e jour

« Nous sommes revenus aujourd’hui dans l’après-midi. Après avoir passé un peu de temps avec Ayaz, je suis allé au bureau. Ayhan et Bora avaient préparé quelques alternatives pour la scène du mariage. Nous les avons d’abord visionnées. En réalité, nous sommes tous curieux de voir le film en entier. Nous ne l’avons jamais fait. Deux heures et quarante minutes. Donc Ayhan, Bora et moi nous sommes installés et l’avons regardé du début à la fin. Sans dire un seul mot. Il y avait en plus la fatigue. J’ai dû lutter pour ne pas m’endormir. En plus, soyons clairs, le film ne m’a pas plu du tout. Je ne sais pas si c’était la fatigue, mais tout me paraissait mauvais. Aucun sentiment n’est passé. J’ai même vu le film comme un cas désespéré. Je suis rentré à la maison avec le moral au plus bas. Je l’ai raconté à Ebru. Je me suis couché tôt. »

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