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Le nouveau Grand Turc 16 juin 2011

Posted by Acturca in Turkey / Turquie.
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Valeurs Actuelles (France) no. 3890, jeudi 16 juin 2011, p. 36-38

Frédéric Pons

Turquie Troisième victoire consécutive pour Recep Tayyip Erdogan. Elle lui permet d’affirmer la nouvelle ambition géostratégique de son pays, de démon trer la viabilité d’une «démocratie islamique» et d’exiger son intégration à l’Union européenne. Tout n’est pas encore totalement acquis.

Les élections législatives turques de ce 12 juin marquent une victoire sans surprise du Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre sortant, Recep Tayyip Erdogan. Étant largement vainqueur du scrutin (49,9 % des suffrages), il remporte un incontestable succès personnel. C’est sa troisième victoire électorale consécutive depuis 2002. Une nouvelle fois, un Turc sur deux a voté pour lui, largement plus dans l’Anatolie profonde (centre et est du pays).

Son positionnement «conservateur démocrate» et les succès économiques de ces dernières années expliquent ce succès, autant que la remarquable organisation de l’AKP : ce parti tentaculaire (5 millions de militants) a su étendre son maillage à l’ensemble de la population, proposant une «offre globale» – politique, sociale et religieuse – à toutes les strates de la société turque, des paysans pauvres anatoliens à la bourgeoisie aisée stambouliote. Ce double discours fait de ce «parti islamiste modéré» une sorte d’ovni : à la fois libéral en économie, il est très conservateur, voire rigoriste, sur les questions de société, à l’image de la famille d’Erdogan, dont l’épouse Emine et les deux filles, sorties des meilleures universités, portent en public un foulard islamique.

La seule surprise est l’absence de majorité qualifiée. Erdogan l’espérait pour accélérer ses réformes et surtout, disent ses adversaires, pour affirmer un peu plus son pouvoir personnel. L’AKP est certes majoritaire, comme en 2007 (46,5 % des voix et 331 élus), mais il n’obtient pas les pleins pouvoirs. Les observateurs européens et le camp laïque turc s’en félicitent.

Le retour des thèmes «impériaux ottomans» dans le débatIls craignaient le renforcement du contrôle du pays par un parti, dont un certain nombre de responsables sont nettement moins «modérés» que leur chef.

Faute de majorité qualifiée, à quatre ou cinq sièges près (330 élus sur les 550 du Parlement), l’AKP ne pourra pas convoquer un référendum constitutionnel et modifier la Constitution à son gré. Cette déconvenue va l’obliger à nouer des alliances avec d’autres partis pour faire passer son projet de réforme de la Constitution, selon des critères «islamistes modérés». Cette Loi fondamentale avait été rédigée en 1982, à l’époque du régime militaire instauré par le coup d’État de 1980.

Au Parlement, l’AKP va cohabiter avec deux forces principales, sur la quinzaine de formations qui s’affrontaient. La plupart ont été éliminées par le seuil des 10 % des voix requis, au plan national, pour espérer être représenté au Parlement. Avec 25,9 % des suffrages et 135 sièges, le Parti républicain du peuple (CHP, laïque et social-démocrate) de Kemal Kiliçdaroglu reste la deuxième force politique du pays. Le CHP devrait camper dans l’opposition. Quelques élus pourraient en revanche être débauchés au sein du Mouvement nationaliste (MHP, 13,1 % des suffrages, 54 sièges). L’AKP avait prévu de siphonner le MHP en faisant campagne sur des thèmes «impériaux», chers à l’extrême droite. Cela n’a pas suffi. Les électeurs nationalistes ont sans doute été refroidis par le rigorisme musulman, l’autre visage des amis d’Erdogan.

Pendant la campagne, il s’est pourtant voulu rassurant, balayant le soupçon de tentation autocratique prêtée à son parti, que ses partisans appellent «le parti blanc», ce qui veut dire «sans tache». De nombreuses dérives, observées ces dernières années, accréditent cette tentation autocratique, sinon théocratique, de la part de ceux qui se disent «sans péché» : le contrôle de presque tous les rouages de l’État après huit ans de pouvoir sans partage, de fortes pressions sur les médias, la pratique systématique de la mise sur écoute et une justice aux ordres; la poursuite des violences contre la minorité chrétienne et les brimades à l’encontre des alévis, musulmans minoritaires (25 % de la population turque, en majorité sunnites); le refus d’apurer le passé douloureux sur le génocide arménien du début du XXe siècle et l’échec de la «politique d’ouverture» en direction des 15 millions de Kurdes de Turquie.

Dans un message postélectoral axé sur les thèmes du consensus et de la négociation, Erdogan a promis que la nouvelle Constitution turque serait fondée sur des principes démocratiques et plu ralistes. Il est cependant resté vague sur son intention d’instituer un régime présidentiel fort, «à la française», pour donner des pouvoirs renforcés à celui qui serait le premier président de la République turque élu au suffrage universel.

À 57 ans, Recep Tayyip Erdogan devrait logiquement occuper ce poste, à l’issue de son troisième mandat de chef du gouvernement. Le petit gamin débrouillard d’Istanbul sera alors vraiment sacré comme le nouveau «Grand Turc» (en référence à la période faste de Soliman le Magnifique, au XVIe siècle). Il a promis que ce mandat serait le dernier, en application de la règle, qu’il a lui-même fixée, limitant le premier ministre et les députés de son parti à trois mandats consécutifs.

Recep Tayyip Erdogan sait que les Turcs l’approuvent en masse quand il leur promet de redonner à la Turquie le rang dans le monde qui était le sien au temps de l’Empire ottoman, à la charnière des mondes méditerranéen et caucasien. La diplomatie turque a déjà renoué avec cette politique impériale qui signe le retour de l’«esprit ottoman», teintée d’une incontestable nos talgie dans certains cercles intellectuels turcs.

À l’exception de la nouvelle bourgeoisie anatolienne et du monde paysan, qui continuent à voter en masse pour lui, les électeurs sont nettement plus divisés quand l’AKP et Erdogan annoncent vouloir rendre à l’islam toute sa place dans la société turque, quand ils sem blent assimiler toute forme d’opposition à des manifestations «impies», qualificatif très grave dans la bouche d’un musulman. Beaucoup se souviennent aussi de ses propos inquiétants lorsqu’il était le maire islamiste d’Istanbul, quand il parlait de la démocratie « comme un moyen et non une fin », ou de ses quatre mois de prison, naguère, «pour incitation à la haine religieuse».

Malgré sa conversion à la démocratie, en 1997, et son programme de gouvernement mêlant une réelle ouverture économique et les valeurs traditionnelles de l’islam, malgré de nombreuses protestations de modération et l’ancrage résolu de la Turquie au sein de l’Otan, une partie de la société turque, surtout dans l’ouest (Istanbul et la côte méridionale), redoute une insidieuse poussée totalitaire, au nom des valeurs de l’islam. Les militants laïques citent avec inquiétude cette métaphore que des islamistes livrent pour parler du türban (le voile islamique turc) qu’ils voudraient voir porté par les femmes : « Le foulard est pour la femme comme le rideau pour la maison. Une maison sans rideau est à vendre ou à louer. »

Nul ne sait évaluer exactement le sérieux de certaines formules chocs d’Erdogan, homme caméléon réputé colérique et susceptible, quand il s’en prend à la presse occidentale et fustige « le gang global » et « le capital juif », quand, en Allemagne, devant des immigrés turcs, il dénonce l’assimilation souhaitée par les autorités allemandes « comme un crime contre l’humanité ». Né dans un quartier populaire d’Istanbul, il a gardé de son enfance modeste – il vendit des petits pains dans la rue – une gouaille aux accents aujourd’hui populistes qui fait une grande partie de son succès auprès des foules.

Forte de sa tradition musulmane, de ses succès économiques et de sa stabilité politique, la Turquie tente de profiter de son image favorable pour conforter ses intérêts de puissance économique, culturelle et politique dominante dans la région. Elle sait que son expérience est suivie très attentivement dans un monde arabo-musulman en pleines turbulences. La voie turque incarne pour beaucoup une sortie honorable pour les révolutions arabes, un modèle possible de «démocratie halal» rendant compatibles l’islam et la modernité, le Coran et les libertés individuelles, une pratique sociale équilibrée réussissant à faire cohabiter les imams, les juges, les professeurs, les militaires et les journalistes.

La façon dont le pouvoir politique a su renvoyer l’armée dans ses casernes suscite beaucoup d’intérêt. Après avoir mené quatre coups d’État entre 1960 et 2002, les militaires turcs ont perdu de leur superbe. Ils sont rentrés dans le rang. Les deux gouvernements Erdogan ont réussi à supprimer la tutelle institutionnelle des généraux sur la présidence, la justice, le Conseil de sécurité nationale et les services secrets.

Ce «modèle AKP» pourrait faire florès dans les pays arabes qui se cherchent. Erdogan parle avec fierté de son pays comme de « l’étoile polaire du Moyen-Orient ». En Égypte et en Tunisie, les islamistes revenus d’exil ne jurent que par le «modèle AKP». Il est symptomatique de constater que le Parti de la justice et du développement, au Maroc, a copié le symbole de campagne de l’AKP – une ampoule électrique. L’emblème de son équivalent marocain est une lampe à huile…

Moins touchée que d’autres pays par la crise mondiale, épargnée par les violences sociales et politiques qui paralysent ses voisins arabes, la Turquie fait valoir son taux de croissance de 8,9 %, une inflation maintenue à 6 %, son évolution «à la chinoise» qui rassure les marchés et les investisseurs. Le premier ministre Erdogan veut profiter de cette embellie économique et de cette stabilité politique pour relancer en priorité le processus d’adhésion à l’Union européenne. Promis par Bruxelles en 2004, sans cesse repoussé, il est aujourd’hui enlisé sous la pression de Paris et de Berlin, qui proposent un partenariat plutôt qu’une intégration pure et simple.

Erdogan et son équipe disent vouloir poursuivre les réformes de fond exigées par l’Union – notamment dans le domaine des libertés. La maîtrise quasi totale du pays le leur permet, sans guère d’opposition interne. Le paradoxe est qu’ils s’ouvriront ainsi les portes de l’Europe en imposant leur loi d’une main de fer.

Même si cette perspective européenne ne semble plus faire rêver les Turcs, Erdogan va maintenant exiger un engagement ferme et définitif de Bruxelles, en contrepartie de ses efforts réformistes, avant la prochaine élection présidentielle (2012 ou 2013). Pour faire de la Turquie – près de 80 millions d’habitants – le nouveau géant oriental de l’Union européenne.

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